Le directeur exécutif de Human Rights Watch, Philippe Bolopion, met en garde contre un recul durable des libertés et du droit international, alors que plusieurs scrutins majeurs approchent. Dans un entretien accordé mardi à Lausanne et diffusé vendredi 23 octobre dans l'émission Tout un monde de la RTS, il décrit la pression conjointe de grandes puissances qui cherchent à affaiblir les règles limitant leur puissance.
Selon rts.ch, cette séquence électorale, des midterms américains aux scrutens au Brésil et en Israël, pourrait renforcer des mouvements conservateurs, radicaux ou d'extrême droite. Pour l'ONG, elle s'inscrit dans un affaiblissement démocratique plus profond.
Quarante-huit ans de recul démocratique
« Ça fait maintenant vingt ans que la démocratie recule dans le monde », affirme Philippe Bolopion. « D'après les meilleurs experts académiques, on estime que, ajustée à la population mondiale, la démocratie est de retour au niveau où elle était en 1978. C'est une tendance lourde, évidemment très dangereuse, voire mortifère pour le mouvement des droits de l'homme. »
Le chiffre est saisissant. Il signifie qu'une génération entière de progrès démocratique s'est évaporée, alors même que les droits de l'homme, consacrés depuis 1945 par la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle, avaient été étendus et légiférés pendant des décennies.
Des États-Unis sous surveillance
Philippe Bolopion se montre particulièrement préoccupé par les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre. Pour la première fois depuis 2002, Washington n'a pas invité l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à observer un scrutin fédéral américain.
Il évoque aussi les craintes liées à une éventuelle présence d'agents de la police de l'immigration (ICE) près des bureaux de vote. Plus largement, il juge la liberté d'expression en recul aux États-Unis, notamment pour les journalistes, les universitaires, les juristes et les ONG critiques de l'administration Trump.
« Ça ne veut pas dire qu'on est prêts à plier bagage. On a l'habitude de travailler dans des climats beaucoup plus hostiles », tempère-t-il. « Malgré tout, cela fait vingt-cinq ans que j'habite aux États-Unis. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour j'aurais à m'inquiéter de mes activités pour Human Rights Watch dans ce pays. Malheureusement, aujourd'hui, c'est le cas. »
Des rivaux unis contre les contraintes du droit
La Chine, la Russie et les États-Unis demeurent des rivaux stratégiques aux ambitions concurrentes. Philippe Bolopion estime néanmoins qu'ils partagent une même volonté : affaiblir les règles susceptibles de limiter leur puissance.
« Ces grandes puissances sont probablement des adversaires stratégiques sur un chemin de collision (...). Ce sont des puissances qui ont des visées presque hégémoniques en contradiction les unes avec les autres. Mais elles ont un intérêt en commun, c'est de saper toutes les règles qui peuvent contraindre leur puissance (... ) et d'essayer de saper les bases du droit international », explique-t-il.
Cette convergence se manifesterait notamment au Conseil des droits de l'homme à Genève et à l'ONU à New York. Les institutions et les normes élaborées pendant plusieurs décennies, souvent avec une participation active des États-Unis, se retrouvent fragilisées. Comme le note l'analyse publiée par Élucid, les puissances occidentales elles-mêmes ont appris à instrumentaliser le droit international quand il dessert leurs intérêts. L'impunité accordée à certains encourage les autres, relève également Mare Nostrum, qui relie Gaza, Damas et Kiev pour illustrer la ruine progressive du droit international.
« On avait essayé de construire un monde dominé non pas par la puissance, mais par le droit et par les règles. Le respect des droits de l'homme est l'un des fondements de ce monde-là. C'est aujourd'hui un monde qui est en train de s'écrouler sous nos yeux », prévient Philippe Bolopion.
Human Rights Watch attaque l'administration Trump devant la justice
La Cour pénale internationale, établie à La Haye, constitue selon lui l'un des exemples les plus flagrants de cet affaiblissement. L'administration Trump a renforcé ses sanctions à son encontre. Elle lui reproche notamment d'avoir délivré un mandat d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.
Human Rights Watch et trois autres organisations ont saisi la justice fédérale américaine en août. Elles demandent l'annulation du régime de sanctions, qu'elles accusent d'entraver leur travail et de porter atteinte aux libertés d'expression et d'association.
« La justice internationale est un enjeu tellement important pour la planète et pour le mouvement des droits de l'homme que nous avons décidé de porter cette action en justice », explique Philippe Bolopion. La procédure pourrait durer plusieurs années et aller jusqu'à la Cour suprême.
Une leçon pour la Suisse
Pour un pays qui a fait de la neutralité, du respect du droit et de la médiation les piliers de sa politique extérieure, cette érosion n'est pas un détail. Le droit international affaibli, c'est un multilatéralisme sans morsure, des institutions genevoises privées de leur autorité, et un espace réduit pour les petits États qui ne comptent que sur la force des normes pour peser.
La vigilance s'impose d'autant plus que le siège du Conseil des droits de l'homme, à Genève, se retrouve en première ligne de cette confrontation entre puissances et règles. Défendre le multilatéralisme et le droit humanitaire n'est pas pour la Suisse un luxe idéologique, mais une condition de son influence et de sa sécurité.
« Des optimistes professionnels »
Malgré la multiplication des conflits et la banalisation des atrocités, Philippe Bolopion refuse de conclure à la disparition de l'idéal démocratique. Il souligne que, même dans les régimes autoritaires, des populations continuent de se mobiliser au péril de leur sécurité.
« L'idée de démocratie, l'idée de droits de l'homme est dure à tuer. Elle est puissante, résiliente et difficile à écraser, même par les régimes les plus autoritaires et les plus sophistiqués », affirme-t-il.
Human Rights Watch continue donc de documenter les violations et de faire pression sur leurs auteurs. « Nous sommes des optimistes professionnels. D'une certaine manière, on ne perd jamais espoir », conclut-il.
Questions fréquentes
Pourquoi les grandes puissances affaiblissent-elles le droit international ?
Selon Philippe Bolopion, la Chine, la Russie et les États-Unis partagent un intérêt commun : saper toutes les règles qui peuvent contraindre leur puissance, notamment au Conseil des droits de l'homme à Genève et à l'ONU à New York.
Depuis combien de temps la démocratie recule-t-elle dans le monde ?
D'après les experts académiques cités par Human Rights Watch, la démocratie recule depuis vingt ans. Ajustée à la population mondiale, elle serait revenue à son niveau de 1978.
Quelle action en justice Human Rights Watch a-t-elle intentée contre l'administration Trump ?
En août, Human Rights Watch et trois autres organisations ont saisi la justice fédérale américaine pour obtenir l'annulation du régime de sanctions visant la Cour pénale internationale, qu'elles jugent attentatoire aux libertés d'expression et d'association.
