La lauréate du prix Nobel de la paix Navi Pillay a vivement critiqué, mercredi 14 octobre 2026, les sanctions « illégales » que les États-Unis ont annoncées contre la Cour pénale internationale, estimant que le président Donald Trump avait besoin d'une leçon de droit international.
Dans un entretien accordé à l'AFP, repris notamment par la RTS, la juge sud-africaine de 85 ans a aussi jugé que le timing de Washington, qui a annoncé ses mesures vendredi, presque dans la foulée de l'attribution de son Nobel, n'avait rien d'un hasard. Elle y voit « une réaction au fait que le prix n'ait pas été décerné au président Trump ».
Une attaque frontale contre une juridiction indépendante
Les sanctions américaines visent à paralyser le fonctionnement quotidien de la CPI, qui juge des individus pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide. Elles porteront atteinte aux infrastructures technologiques et aux opérations bancaires de la Cour et entreront en vigueur dans six mois. L'administration Trump s'est engagée à démanteler la Cour « brique par brique », furieuse que ses juges aient émis un mandat d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour des crimes présumés commis à Gaza.
Interrogée sur le message qu'elle souhaitait adresser au président américain, Navi Pillay a répondu sans détour.
Faites appel à vos conseillers juridiques pour qu'ils vous expliquent ce qu'est le droit international (...) et pourquoi il est illégal de s'ingérer dans les affaires d'une cour internationale indépendante.
La lauréate a aussi relevé une incohérence gênante : les administrations américaines précédentes avaient salué le mandat d'arrêt délivré par la CPI contre le président russe Vladimir Poutine.
C'est de la sélectivité, c'est faire deux poids deux mesures, et c'est inacceptable.
La diplomatie du droit ne saurait fonctionner à géométrie variable. Une puissance qui applaudit la justice internationale quand elle vise ses adversaires et la sabote quand elle dérange ses alliés ne défend pas un principe : elle défend ses intérêts. C'est précisément ce double standard que Pillay dénonce.
« Blessant et insultant » : la riposte aux attaques israéliennes
La présidente de la Commission d'enquête internationale indépendante (COI) des Nations unies sur Gaza, qui avait conclu l'année dernier qu'un génocide était en cours, a également répondu aux responsables israéliens qui ont réagi avec indignation à l'annonce de son prix. Benjamin Netanyahu l'a qualifiée de « fanatique », tandis que le ministère israélien des Affaires étrangères a estimé que Joseph Goebbels devait « applaudir depuis l'enfer ».
« Je trouve cela très blessant et insultant », a réagi Navi Pillay.
Goebbels avait du sang sur les mains. Il est responsable de la mort de milliers de personnes. Pas seulement des Juifs, mais aussi des personnes de couleur comme moi.
Un tel niveau de polémique, qui convoque le propagandiste nazi pour déconsidérer une juge de renommée internationale, dit beaucoup sur la brutalité du débat actuel autour de la CPI. Il ne relève plus du désaccord juridique, mais de l'entreprise de destruction de la réputation d'une institution et de ses magistrates.
Que peuvent concrètement les sanctions américaines ?
Sur le plan pratique, les mesures annoncées vendredi visent l'arsenal opérationnel de la Cour : ses systèmes technologiques et son accès au système bancaire. L'objectif affiché est simple : empêcher la CPI de travailler, sans avoir à la quitter formellement ni à la convaincre du bien-fondé d'une opposition.
C'est cette méthode qui inquiète au-delà du cas américain. Pour un pays attaché à la neutralité et au respect du droit, comme la Suisse, l'ingérence dans les affaires d'une juridiction internationale indépendante pose une question de principe. Si les sanctions économiques deviennent un outil pour neutraliser des décisions judiciaires qui déplaisent, chaque institution multilatérale devient otage des humeurs d'une grande puissance.
Un mandat d'arrêt sans exécution en vue
Pour la lauréate, il y a aujourd'hui peu de volonté politique d'arrêter Benjamin Netanyahu pour qu'il réponde des accusations de la CPI et y comparaisse un jour.
Mais toute ma vie, j'ai vu des gens surmonter des difficultés, je suis donc convaincue que cela finira par arriver.
La justice internationale avance lentement, admet-elle, mais elle avance. L'histoire des juridictions pénales, de Nuremberg à la CPI, est faite de retards, d'obstructions et, parfois, de rattrapages.
Un Nobel qui arrive à 85 ans
Navi Pillay confie encore digérer la nouvelle. Elle a d'abord eu du mal à y croire, « car ils décernent leurs prix à très peu de femmes : une inégalité flagrante dans la pratique jusqu'à présent ». Ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, elle avait alors parcouru 79 pays.
Elle craint désormais que son âge ne la freine. « Je ne peux plus être aussi active qu'avant », a-t-elle reconnu. Elle consulte différentes personnes sur la meilleure façon d'utiliser les 12 millions de couronnes suédoises du prix, environ un million de francs suisses, et a laissé entendre qu'une partie de cette somme pourrait être investie dans son pays natal, l'Afrique du Sud.
Les sanctions américaines entreront en vigueur dans six mois. D'ici là, les États parties au Statut de Rome auront à décider s'ils laissent une juridiction qu'ils ont créée être étranglée par des mesures qu'une prix Nobel de la paix qualifie, en connaissance de cause, d'illégales.
Questions fréquentes
Qui est Navi Pillay ?
Juge sud-africaine de 85 ans, Navi Pillay a été présidente de la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations unies sur Gaza et ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en octobre 2026.
Quelles sanctions les États-Unis ont-ils annoncées contre la CPI ?
Annoncées vendredi, elles visent les infrastructures technologiques et les opérations bancaires de la Cour, avec l'objectif déclaré de paralyser son fonctionnement quotidien. Elles entreront en vigueur dans six mois.
Pourquoi les sanctions visent-elles le mandat d'arrêt contre Netanyahu ?
L'administration Trump s'est dite furieuse que les juges de la CPI aient émis un mandat d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour des crimes présumés commis à Gaza.
