La bataille pour l'audiovisuel français a atteint un seuil inédit à l'approche de la présidentielle. Une pétition exigeant le retrait de la concession TNT de CNews a dépassé les 940'000 signatures vendredi sur le site de l'Assemblée nationale, tandis que BFMTV est accusée par la gauche de relayer des propos racistes et que France Inter subit les charges de la droite.
Tirée de tous les côtés, la presse hexagonale n'en est pas pour autant polarisée de façon symétrique, estime l'historien des médias Alexis Lévrier, interrogé par
Une pétition historique contre CNews
La contestation contre la chaîne du groupe Bolloré a franchi un cap symbolique. La pétition demandant le retrait de sa concession TNT a explosé après l'attentat raciste de Trappes fin octobre, alors qu'elle avait été mise en ligne avant. Interrogée par l'AFP, CNews n'a pas souhaité commenter. Une contre-pétition a toutefois réuni des dizaines de milliers de signatures.
Depuis 2019, la chaîne a déjà écopé d'une vingtaine de sanctions et de mises en demeure de l'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel, comme le rappelle
BFMTV prise entre deux feux
La chaîne d'information en continu, longtemps perçue comme plus institutionnelle, est désormais visée par La France insoumise, qui l'accuse de relayer des propos racistes. Selon , la stratégie d'intimidation de Jean-Luc Mélenchon a d'ailleurs étendu son collimateur à M6 et TF1, déstabilisant des rédactions peu habituées à ce type de pression.
En interne, environ 160 techniciens et salariés de la production de BFMTV ont écrit à la direction pour dénoncer une «banalisation progressive des idées d'extrême droite». Plus de 200 journalistes ont ensuite signé une lettre demandant de «couper avec cette image de chaîne raciste».
À l'inverse, le président de Reconquête Eric Zemmour reproche à la chaîne de l'avoir «censuré» en annulant à la dernière minute son interview du 24 octobre, au lendemain de l'attentat de Trappes. Quelques jours plus tôt, le polémiste, multi-condamné pour incitations à la haine, avait parlé sur BFMTV de «racailles arabo-musulmanes». L'Arcom a signalé ses propos à la justice.
France Inter dans le viseur de la droite
L'audiovisuel public est lui aussi sous pression. Une commission d'enquête parlementaire lancée par l'extrême droite l'a ciblé, tandis que la suppression de la chronique de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, a été contestée en septembre auprès de l'Arcom. Le député UDR Charles Alloncle, nommé le 27 octobre porte-parole de la campagne de Marine Le Pen, y voit une «privatisation idéologique» de la radio au profit de la gauche.
«Aucun média n'échappera à cette gauche assoiffée d'interdits», a-t-il lancé en prenant la défense de CNews.
Une polarisation symétrique? Pas vraiment, dit l'historien
L'hostilité envers les journalistes ne date pas d'hier. «C'est une profession qui a été détestée dès son apparition au 17e siècle», rappelle Alexis Lévrier. Mais depuis plusieurs présidentielles, ces campagnes ne viennent plus seulement des partis extrémistes: en 2017, François Fillon s'en prenait déjà aux journalistes dans ses meetings.
«Il est de plus en plus courant de la part des politiques d'instrumentaliser la méfiance envers les journalistes pour redorer leur propre image, pour en faire un instrument électoral», note-t-il.
Parler de polarisation serait pourtant trompeur, insiste-t-il. «Aujourd'hui, il n'y a pas de polarisation comparable entre cet empire d'extrême droite, d'une puissance jamais vue dans notre histoire, et des médias d'extrême gauche qui essayent de vivoter tant bien que mal», observe-t-il. Ce qui est nouveau, «c'est la dérive d'une partie du système médiatique, et le rôle d'actionnaires comme Vincent Bolloré qui ont instrumentalisé les journalistes, détruit des rédactions et piétiné leurs droits».
La pétition contre CNews ne relève donc pas d'une instrumentalisation politique à ses yeux. «Ça part d'un sentiment bien réel: les Français, sans qu'on ait besoin de le leur dire, sentent bien que quelque chose se joue dans la haine raciale depuis que l'empire Bolloré s'est construit», dit-il.
Une régulation jugée défaillante
Pour l'historien, Vincent Bolloré «fait peur au pouvoir politique», une inversion historique singulière: c'était hier le pouvoir politique qui faisait peur au pouvoir médiatique. L'Arcom serait ainsi devenue «une autorité muselée par le pouvoir politique lui-même», pas «assez indépendante pour pouvoir agir». Il cite la «complaisance» du président du Sénat Gérard Larcher (LR), qui nomme trois des neuf membres du collège de l'autorité.
«Si l'Arcom était à la hauteur de sa fonction, la fréquence de CNews lui aurait été retirée depuis longtemps», assène-t-il.
Rappel utile: il n'appartient pas à l'Assemblée nationale d'interdire ou de couper le financement d'un média public, missions qui incombent à l'Arcom. La pétition sert surtout la médiatisation de la cause; les députés pourraient organiser un débat en séance publique ou classer l'affaire sans suite.
Un enjeu démocratique au-delà du Rhin
Pour un observateur helvétique attaché au pluralisme et à l'indépendance des médias, ce bras de fer pose une question simple: qui régule, et selon quelles règles? Le modèle suisse, avec son autorité de régulation indépendante et son service public financé de façon transparente, offre un contrepoint utile. La santé d'une démocratie se mesure aussi à la capacité de ses institutions à tenir en respect ceux qui détiennent les micros.
Questions fréquentes
Combien de signatures la pétition contre CNews a-t-elle réunies?
Elle dépassait les 940'000 signatures vendredi sur le site de l'Assemblée nationale française.
L'Assemblée nationale peut-elle retirer la concession TNT de CNews?
Non. Cette décision revient à l'Arcom, le régulateur de l'audiovisuel. Les députés peuvent tout au plus organiser un débat en séance publique.
Pourquoi BFMTV est-elle critiquée?
La France insoumise l'accuse de relayer des propos racistes, tandis que des salariés internes dénoncent une banalisation des idées d'extrême droite depuis le recrutement de Sonia Mabrouk, venue de CNews.
