Belgique: la bataille du mot «abus» divise le gouvernement
Le gouvernement belge a décidé de retirer le terme «abus» du message de prévention sur l'alcool. Cette modification, apparemment anodine, a déclenché une offensive des brasseurs, une rébellion au sein de la coalition et même une convocation de l'ambassadeur américain. Retour sur une controverse qui interroge le rôle de l'État et la défense des traditions.
Pourquoi le gouvernement belge veut-il changer le message sur l'alcool?
Sur les publicités pour l'alcool, la mention «L'abus d'alcool nuit à la santé» devrait être remplacée par «L'alcool nuit à la santé». Décidée en mars par le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, cette mesure repose sur une recommandation du Conseil supérieur de la santé belge. «Les experts ont expliqué qu'il n'y a aucun niveau de consommation d'alcool qui n'entraîne aucun risque», justifiait le ministre sur RTL Info.
Cette position rejoint celle de l'Organisation mondiale de la santé, qui affirmait en janvier 2023 qu'«aucun niveau de consommation d'alcool n'est sans danger pour notre santé». En 2019, l'alcool a causé environ 2,6 millions de décès dans le monde. En Belgique, il constitue la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac.
Les brasseurs dénoncent une stigmatisation de la bière
Les brasseurs ne contestent pas les données scientifiques, mais la formulation. «Au lieu de lutter contre l'abus d'alcool, on va déplacer le débat vers la consommation d'alcool tout court. C'est une stigmatisation de la consommation de la bière en Belgique», affirme Krishan Maudgal, directeur de la fédération des brasseurs belges.
La bière n'est pas une boisson comme une autre en Belgique. Sa culture est inscrite au patrimoine de l'Unesco depuis 2016, et le pays célèbre cette année les dix ans de cette reconnaissance. Fin août, les brasseurs ont lancé une publicité en pleine page dans les journaux, montrant des gens trinquant avec le slogan: «En quoi ces moments posent-ils problème?»
Une lettre ouverte, signée par plus de 100 brasseurs et des milliers de représentants du secteur, argue que si la France défend son vin et l'Italie son jambon de Parme, la Belgique ne devrait pas pointer du doigt ses propres traditions.
Quel est l'enjeu économique pour le secteur brassicole?
Le secteur traverse une période difficile. La consommation annuelle de bière a chuté: les Belges boivent aujourd'hui un demi-milliard de verres de moins qu'il y a dix ans. Dans ce contexte, retirer un mot qui présente le produit comme dangereux passe mal.
La question dépasse toutefois la bière. Elle interroge le rôle de l'État. «Est-ce qu'on veut vraiment d'un État nounou qui couvre tous les risques et qui détermine, du début à la fin de notre vie, ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas faire?», demande Frédéric De Gucht, président du parti libéral flamand Anders, sur la RTBF.
Pourquoi la décision refait-elle surface maintenant?
La mesure a été adoptée fin mars par l'ensemble de la coalition, via un arrêté royal, une spécificité du droit belge qui permet d'éviter le débat parlementaire. Mais l'arrêté, signé par le roi, doit encore être contresigné par le ministre de la Santé. Cette étape n'a pas été franchie.
Le texte, qui touche au marché unique européen, doit passer par la Commission européenne. Les autres États membres ont jusqu'au 30 septembre pour se positionner. Les brasseurs exploitent cette fenêtre pour tenter de rouvrir le dossier.
Une cacophonie au sein de la coalition gouvernementale
Fait remarquable, plusieurs partis gouvernementaux soutiennent désormais la campagne des opposants, cinq mois après avoir approuvé la mesure. Les chefs de groupe des nationalistes flamands et des libéraux francophones, deux piliers de la coalition, ont signé la lettre ouverte des brasseurs.
«Je constate qu'il n'y a personne dans la majorité pour défendre cette mesure, alors qu'elle a été approuvée par le gouvernement en mars. Cela montre la cacophonie au sein de la majorité», relève la socialiste francophone Caroline Désir.
L'ambassadeur américain s'en mêle: un incident diplomatique
L'histoire a pris une tournure inattendue avec l'intervention de l'ambassadeur des États-Unis à Bruxelles, Bill White. Dans le style de Donald Trump, il a publié sur Instagram une image générée par IA représentant Frank Vandenbroucke, le qualifiant de «plus grand loser de Belgique» et l'accusant de nuire à la joie de vivre.
Cette sortie peu diplomatique a conduit la diplomatie belge à convoquer lundi l'ambassadeur pour lui rappeler les règles. Ce n'est pas la première fois que Bill White se fait sermonner. En sortant de la rencontre, il a toutefois prévenu qu'il continuerait à exprimer ses opinions sur les réseaux.
Cette affaire illustre un débat de fond: comment concilier information sanitaire, liberté individuelle et défense des traditions? Une question que la Belgique, comme la Suisse, devra trancher avec mesure et pragmatisme.