Partout en Suisse romande, des parcelles de vignes disparaissent. Non pas pour être replantées, mais parce que leurs propriétaires ne parviennent plus à vendre leur raisin ou leur vin. « Pourquoi continuer à produire quelque chose qu'on n'arrivera pas à vendre ? », résume le vigneron valaisan Pierre-Antoine Héritier. Dans un secteur où chaque parcelle raconte souvent une histoire familiale, l'arrachage a longtemps été tabou. Cette année, le tabou est tombé.
La viticulture suisse traverse une crise historique. En trente ans, la consommation de vin a reculé de 28 %, et celle de vin suisse de 33 %. Dans le même temps, les coûts de production demeurent extrêmement élevés. Sur les coteaux valaisans, ils peuvent atteindre 40 000 francs l'hectare. « Cette crise, de mémoire de quatre générations, est sans précédent », affirme Mathias Delaloye, vigneron-encaveur à Ardon.
Une détresse psychologique qui inquiète
Pour certains, la situation devient dramatique. Les restaurants, les particuliers et la grande distribution achètent tous moins. Des vignerons appellent leur organisation professionnelle pour demander une aide financière, mais aussi parfois pour exprimer une profonde détresse psychologique. La pression est telle que la Chambre valaisanne d'agriculture, que préside Mathias Delaloye, reçoit désormais des appels de vignerons « au bord du suicide ». « On doit dire au peuple suisse la détresse dans laquelle on est », lance-t-il.
La lettre de Schenk qui a tout changé
La crise est aussi celle d'un modèle. Seuls 37 % des vins consommés en Suisse sont produits dans le pays ; 63 % sont importés. Dans ce contexte, le groupe Schenk, l'un des géants suisses de l'encavage et de la mise en bouteille, a décidé de réduire ou de supprimer ses achats auprès de nombreux fournisseurs vaudois et genevois. Début janvier, plus de 200 vignerons ont reçu une lettre leur annonçant qu'à partir de la vendange 2026, tout ou partie de leur récolte ne serait plus reprise.
« Il y a un modèle gros volume bas prix qui est en train de mourir »
Pour certains, le choc est brutal. Un vigneron vaudois, qui témoigne anonymement par crainte des répercussions dans son village, livrait depuis près de 40 ans toute sa récolte à Schenk. Désormais, le groupe ne la reprend plus du tout. Après avoir tenté sans succès de trouver d'autres acheteurs, il doit abandonner son activité viticole. « Ça me casse mon activité », dit-il. « Je ressens un dégoût total. »
Thierry Gaillard, directeur général de Schenk, assume cette décision qu'il juge inévitable face à la baisse de la consommation et aux stocks accumulés : « On a peut-être mis quelques années avant de comprendre que cette crise serait profonde et probablement structurelle et qu'il n'y aurait pas de retour en arrière. Mais il est vrai qu'il y a un modèle gros volume bas prix qui est en train de mourir. »
Quelles solutions pour la viticulture suisse ?
Le monde vitivinicole est divisé sur les remèdes. Le négociant zurichois Philipp Schwander estime que certains vins suisses ne trouvent simplement plus leur marché et plaide pour davantage de concurrence : « Le vin doit être livré à la concurrence. » Pour lui, protéger davantage la production suisse risquerait même de nuire à sa qualité.
À l'inverse, une grande partie des vignerons romands réclame une modification des règles d'importation. Le Conseil fédéral doit décider cet automne s'il change le système d'attribution du contingent de 170 millions de litres de vin importable à tarif préférentiel.
Questions fréquentes sur la crise du vin en Suisse
Pourquoi les vignerons suisses arrachent-ils leurs vignes ?
Parce qu'ils ne parviennent plus à vendre leur raisin ou leur vin. La consommation de vin suisse a chuté de 33 % en trente ans, tandis que les coûts de production restent très élevés, jusqu'à 40 000 francs l'hectare en Valais.
Quel est le rôle du groupe Schenk dans cette crise ?
Schenk, l'un des plus grands encaveurs suisses, a annoncé à plus de 200 vignerons vaudois et genevois qu'il réduirait ou supprimerait ses achats dès la vendange 2026, invoquant la baisse structurelle de la consommation et des stocks trop importants.
Que décidera le Conseil fédéral cet automne ?
Il doit se prononcer sur une éventuelle modification du système d'attribution du contingent de 170 millions de litres de vin importable à tarif préférentiel, une mesure que réclament de nombreux vignerons romands pour protéger la production locale.