La Suisse envisage sérieusement d'abaisser la vitesse maximale sur ses autoroutes à 80 km/h afin d'économiser du carburant. L'Office fédéral pour l'approvisionnement économique (OFAE) a confirmé, jeudi 30 octobre, avoir préparé ce scénario exceptionnel, révélé par rts.ch, alors que le pays fait face à une double crise logistique sans précédent récent.
La mesure ne serait toutefois déclenchée qu'en dernier recours. Roland Pfister, délégué à l'approvisionnement économique du pays, l'a affirmé sans détour dans le 19h30 de la RTS: la limitation interviendrait «que si nos réserves obligatoires étaient déjà bien entamées». Objectif double, selon lui: «Réduire la consommation de carburant et envoyer un signal fort aux consommateurs».
Rhin à sec, Iran en guerre: une double crise énergétique
Les réseaux logistiques d'hydrocarbures subissent deux chocs simultanés. D'abord, le manque d'eau persistant dans le Rhin paralyse une part importante du transport fluvial vers la Suisse. Ensuite, le conflit armé avec l'Iran grippe l'ensemble des marchés internationaux. Le prix de l'essence et du diesel atteint de nouveaux sommots et la crainte d'une pénurie se renforce de semaine en semaine.
Pour compenser ces blocages, Berne a déjà ouvert les vannes. Au mois d'octobre, la Confédération a autorisé le prélèvement de 4% des réserves obligatoires de diesel et de 7% de celles de kérosène, après une première ouverture des stocks stratégiques en septembre. Un document interne qui circule à Berne précise qu'en cas de grave pénurie, la réduction de la vitesse «viendrait compléter les prélèvements déjà en cours dans les réserves obligatoires et renforcer leurs effets grâce à des économies supplémentaires». Selon 20 minutes, une consultation interne a d'ailleurs eu lieu cet automne pour préparer la mise en œuvre de la mesure. Pour l'heure, aucune décision n'a été prise concernant une limitation générale.
Jusqu'à 13 millions de litres économisés par mois
Le Touring Club Suisse chiffre l'enjeu: rouler à 80 km/h au lieu de 120 permettrait d'économiser jusqu'à 13 millions de litres par mois. Une goutte d'eau, dira-t-on, au regard des 6,01 milliards de litres de carburants mis en circulation pour le transport routier en 2025, selon Avenergy, l'association des importateurs de pétrole. Mais un signal politique de poids, en période de tension.
Le précédent helvétique existe. Durant le choc pétrolier de 1973, la Confédération avait imposé 100 km/h sur les autoroutes pendant quelques mois. «La sécurité est beaucoup plus grande», mais «aux heures de pointe, la fluidité est aussi moins bonne. C'est le côté négatif de cette opération», relevait déjà en 1974 André Bornoz, alors responsable de la police de la route du canton de Vaud.
Je pense qu'il y a un certain esprit civique qui se fait jour en cette occurrence. Et s'agissant d'une mesure d'économie de guerre, elle était mieux comprise, mieux acceptée, momentanément du moins, que d'autres mesures.
Une mesure contestée au Parlement
Le terrain politique, lui, est miné. Les Vert-e-s soutiennent fermement cette baisse de vitesse qu'ils réclamaient déjà au printemps. L'UDC la juge anti-libérale. Didier Calame, conseiller national neuchâtelois, appelle plutôt la population à se «responsabiliser». «On n'a pas forcément besoin de prendre la voiture pour tout et rien», fait-il remarquer, plaçant la responsabilité individuelle avant la contrainte étatique. Une position qui résonne avec une conception libérale de la crise: mieux vaut la vertu civique librement consentie que le diktat administratif.
Le TCS, pour sa part, redoute une déviation du trafic vers les routes secondaires et une hausse des nuisances pour les riverains. «Les routes cantonales deviendront plus performantes car les autoroutes font faire des détours aux automobilistes», prévient Moreno Volpi, directeur du Touring Club Suisse. L'organisation réclame un plan plus général, qui ne frappe pas que les automobilistes mais mette tout le monde à contribution, y compris les engins de chantier et les chauffages à mazout.
Dernier grief des opposants: l'inégalité de traitement. Les conducteurs de voitures électriques ne dépendent plus de l'essence, mais subiraient la limitation au même titre que les autres. Un argument qui alimentera le débat, alors que la Suisse n'a pas connu de rationnement de la vitesse depuis plus de cinquante ans.
Questions fréquentes
La Suisse va-t-elle vraiment limiter la vitesse à 80 km/h sur autoroute?
Pas pour l'instant. Selon l'OFAE, la mesure n'est qu'un scénario préparé, qui ne serait activé que si les réserves obligatoires de carburant étaient déjà fortement entamées. Aucune décision n'a été prise à ce jour.
Quelle serait l'économie de carburant attendue?
Le Touring Club Suisse estime que la limitation à 80 km/h permettrait d'économiser jusqu'à 13 millions de litres de carburant par mois, sur un total de 6,01 milliards de litres mis en circulation pour le transport routier en 2025.
Quand la Suisse a-t-elle déjà limité la vitesse sur autoroute?
Durant le choc pétrolier de 1973, la Confédération avait abaissé la vitesse maximale à 100 km/h sur les autoroutes pendant quelques mois, une mesure globalement bien acceptée par la population à l'époque.
