Le collectif suisse Dreams Come True s'empare d'un fait divers américain pour interroger, sur les planches de Vidy-Lausanne, ce que la justice pénale ne répare pas. «Dear Luigi, I Hate You», une création de Yan Duyvendak et Charlotte Terrapon, se joue jusqu'au 1er novembre avant une tournée romande qui passera par Sierre, Delémont et Genève.
Le point de départ est brut. En décembre 2024, à New York, Luigi Mangione, un homme souffrant de maux de dos chroniques, abat en pleine rue Brian Thompson, directeur général de l'un des plus grands groupes d'assurance santé américains. Le drame devient instantanément une affaire nationale aux répercussions idéologiques considérables, rapporte rts.ch. C'est sur ce terreau que les deux créateurs construisent une hypothèse vertigineuse: et si Paulette Thompson, la veuve de l'assureur, et le tireur s'asseyaient autour d'une même table dans un cadre de justice restaurative? La rencontre n'a jamais eu lieu; la pièce l'imagine.
Une alternative à la machine pénale
Le projet est le fruit d'une longue maturation. Depuis plus de dix ans, le collectif sillonnait les scènes avec «Please, Continue (Hamlet)», un spectacle consacré à l'appareil judiciaire pénal. Cette immersion prolongée a fait naître un constat, puis un besoin d'ailleurs.
«Nous avions vraiment appris par ces professionnels à quel point la justice pénale est un problème. Cela ne s'appelle pas pénal pour rien: ça punit, ça ne restaure pas, ça ne répare pas», résume Yan Duyvendak, cité par la RTS dans l'édition du 12h30 du 26 octobre.
L'alternative explorée ici est la justice restaurative: un dispositif encadré qui permet à des personnes condamnées ou mises en cause d'échanger avec des victimes afin de mesurer et de réparer les torts causés. Le choix de ce fait divers ne doit rien au hasard. Il s'impose précisément par son refus du manichéisme.
«Nous ne sommes pas de manière unilatérale face à un auteur que l'on condamnerait et une victime qu'on défendrait. Cela parle de questions beaucoup plus complexes que ça, et notamment du fait que l'auteur a agi pour des raisons politiques et qu'il considère lui-même comme morales», explique Charlotte Terrapon. «Dans ce projet, nous voulions aussi parler de la question de la moralité du crime et de la légitimité de la violence.»
La figure de la veuve bouscule elle aussi les réflexes habituels de l'empathie. «C'est a priori une personne pour laquelle nous n'avons pas nécessairement de la sympathie. C'est une grande bourgeoise un peu déconnectée du monde», complète Yan Duyvendak.
Comment fabrique-t-on une rencontre qui n'a pas eu lieu?
Les deux protagonistes réels ne se sont jamais rencontrés, et les créateurs n'ont eu accès à aucun d'eux. La pièce relève donc de la fiction spéculative. Mais plutôt que d'inventer un texte abstrait, les concepteurs ont instauré un protocole documentaire sur le temps long.
Pendant plusieurs mois, les comédiens Sabrina Delarue et Jean-Daniel Piguet ont traversé de véritables séances simulées, encadrées par des expertes réelles de la justice restaurative. L'autrice Adèle Yon a consigné et réduit cette expérience vivante pour en extraire la trame théâtrale.
Le résultat, sur scène, est une œuvre polyphonique, feuilletée de plusieurs réalités: les échanges imaginés entre l'auteur du crime et la veuve du PDG assassiné, mais aussi et surtout les journaux de bord tenus par les deux interprètes confrontés à ces figures.
«Les personnages se sont construits grâce à cette expérience. On est sur une forme de documentaire fabriqué, mais l'expérience est réelle, les émotions et les sentiments qui les ont traversés peuvent être réactivés sur scène», souligne Charlotte Terrapon. «La fiction spéculative permet de partir du réel, mais d'imaginer d'autres possibles. C'est aussi l'une des choses qui nous intéresse beaucoup avec le collectif: partir du monde dans lequel on vit, qui est en ce moment plutôt dur, et essayer de le réenchanter ou en tout cas de le repenser.»
Un enjeu de société au-delà de la scène
La démarche mérite l'attention au-delà du public théâtral. Elle touche à un débat démocratique de fond: celui du sens de la peine et de la place laissée aux victimes dans un procès pénal conçu d'abord comme un rapport entre l'État et l'auteur d'une infraction. La justice restaurative, encore marginale dans les systèmes juridiques romands, propose une voie complémentaire où la parole, la reconnaissance et la réparation occupent le centre.
En donnant chair à cette hypothèse à travers un drame américain qui a divisé l'opinion bien au-delà des États-Unis, Dreams Come True déplace le débat du terrain de l'idéologie vers celui de la relation humaine. Sans réponse toute faite, mais avec une méthode: observer, documenter, imaginer.
Où voir «Dear Luigi, I Hate You» en Suisse romande?
- Théâtre de Vidy-Lausanne, du 28 octobre au 1er novembre 2026.
- Théâtre du Jura, Delémont, le 7 novembre 2026.
- Théâtre Les Halles, Sierre, les 13 et 14 novembre 2026.
- Comédie de Genève, du 3 au 11 février 2027.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la justice restaurative?
Un dispositif encadré permettant à des personnes condamnées ou mises en cause d'échanger avec des victimes afin de mesurer et de réparer les torts causés, en complément ou en alternative au procès pénal classique.
Luigi Mangione et Paulette Thompson se sont-ils réellement rencontrés?
Non. Les deux protagonistes réels ne se sont jamais rencontrés et les créateurs n'ont pas eu d'accès direct à eux. La pièce relève de la fiction spéculative, nourrie par des séances simulées avec des expertes réelles de la justice restaurative.
Qui a créé «Dear Luigi, I Hate You»?
Le spectacle est conçu par Charlotte Terrapon et Yan Duyvendak au sein du collectif Dreams Come True, avec les comédiens Sabrina Delarue et Jean-Daniel Piguet et l'autrice Adèle Yon.
