La campagne pour la succession de Guy Parmelin au Conseil fédéral a ravivé, fin octobre 2026, une vieille dispute suisse : le mépris latent que la Suisse alémanique réserverait à ses cadres latins. Candidate UDC genevoise, Céline Amaudruz a subi des critiques cinglantes de ses propres collègues de parti, poussant plusieurs politiciens romands à monter au front, notamment sur les antennes de la RTS.
Le phénomène n'est pas nouveau, mais son ampleur cette fois-ci a suffi à alerter au-delà de la Sarine. Selon une tribune publiée par watson.ch, ce qui a surpris les observateurs romands n'est pas le mépris lui-même, mais le fait que les Alémaniques l'aient enfin remarqué.
Des critiques légitimes et un malaise plus profond
Soyons précis, car la nuance est ici une obligation démocratique. Les questions de conflits d'intérêts potentielles soulevées à propos de Céline Amaudruz sont légitimes et devront être élucidées. La transparence n'est pas une option dans une démocratie directe ; elle est la condition de la confiance.
Mais ces critiques n'expliquent pas tout. Quand un parti lave son linge sale en public à ce point, c'est que les tensions règnent sur le Röstigraben. Et il fallait vraiment dépasser quelques bornes pour faire réagir des Romands habitués, hélas, à la condescendance.
Candidate pour le siège laissé vacant par Guy Parmelin, Céline Amaudruz a toutefois maintenu le cap, comme l'a rapporté la RTS : elle affirme que ces critiques renforcent sa détermination à briguer le Conseil fédéral. Des collègues romands du parti dénoncent, eux, une condescendance alémanique persistante envers les candidats latins.
La Romandie, caution pittoresque ?
Disons-le directement : une partie de la Suisse alémanique a parfois tendance à considérer les Latins comme une caution pittoresque, presque exotique. C'est sympathique d'avoir un Romand dans le groupe pour divertir la galerie, mais pas plus. Dès qu'il commence à faire de l'ombre, on le remet vite à sa place.
Car les « codes » et les « règles de base » des institutions se définissent implicitement quelque part entre Berne, Bâle et Zurich. La gouvernance helvétique, que nous défendons précisément pour son caractère partagé, ne devrait pourtant tolérer aucun centre de gravité unique.
L'exemple d'Alain Berset est éclairant. Lorsqu'il siégeait au Conseil fédéral, beaucoup en Suisse alémanique jugeaient son style trop vertical. Des journalistes bernois lâchaient, en privé : « Il se croit à Paris. » Dirait-on de Karin Keller-Sutter qu'elle se croit à Berlin ? Non. Les Romands ne considèrent pas les Alémaniques comme des Allemands ; il serait temps que la réciproque s'applique.
Un monde parallèle au-delà de Berne
Pour beaucoup d'Alémaniques, la Suisse connue s'arrête aux portes de Berne. Le canton bilingue de Fribourg est toléré, mais un peu suspect. Le Tessin ? Une terre de résidences secondaires pour la bourgeoisie zurichoise. On oublie un peu vite que la Romandie, avec ses 2,2 millions d'habitants, et les italophones du Tessin et des Grisons réunis pèsent près de 30 % de la population suisse. Ce n'est pas une petite minorité décorative.
Mais l'inverse est vrai aussi, et il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître. Pour la plupart des Romands, la Suisse n'existe pas au quotidien : ils vivent en Suisse romande. Le centre de gravité politique et culturel se situe à Lausanne, à moins d'une heure de train de Genève, Fribourg, Neuchâtel et Sion. Pour un Genevois, se rendre à Zurich relève de l'expédition, presque du voyage à Prague ou Budapest. Or, langue mise à part, Genevois et Zurichois ont bien plus de choses en commun qu'avec certains de leurs voisins directs.
Le piège du ticket latin
La manœuvre du parti ajoute à la confusion. Comme l'analyse 24 heures, en refusant un ticket latin, l'UDC a contraint les francophones à s'unir derrière Céline Amaudruz. La candidature du Valaisan Michael Schnegg, aux côtés de Thomas Aeschi, change la donne sans l'améliorer : la compétition interne se joue désormais sur un terrain où la composante romande risque d'être, une fois encore, la variable d'ajustement.
Il y a là une leçon de gouvernance pour un pays qui fait de la concordance un principe constitutionnel. Un exécutif fédéral crédible doit refléter la diversité linguistique du pays, non comme une faveur faite aux Latins, mais comme une exigence de légitimité démocratique. Le droit et l'efficacité publique suisse reposent sur l'adhésion de toutes les communautés linguistiques.
Des ponts à entretenir, pas seulement à déplorer
Les bilingues de Fribourg et de Bienne sont, en réalité, très peu nombreux à tenter de maintenir les ponts ouverts sur la Sarine. Sans oublier les Tessinois, ce canton où presque tout le monde est trilingue et qui prouve quotidiennement que la pluralité linguistique n'est pas un fardeau mais une ressource.
Le mépris qu'a subi Céline Amaudruz de la part d'élites alémaniques de l'UDC et de certains éditorialistes n'a étonné personne en Romandie. Ce qui a surpris, c'est que l'ampleur du phénomène soit telle que même la Suisse alémanique s'en soit rendu compte.
L'élection du successeur de Guy Parmelin, prévue par le Parlement dans les prochaines semaines, dira si le parti radicalisé à droite est capable de corriger le tir, ou s'il confirmera que, dans ses coulisses bernoises, la Romandie demeure une colonie intérieure.
Questions fréquentes
Pourquoi la candidature de Céline Amaudruz fait-elle débat au-delà de l'UDC ?
Parce qu'elle a exposé publiquement des tensions linguistiques internes au parti, avec des critiques de collègues alémaniques jugées condescendantes par des élus romands, relançant le débat sur la représentation latine au Conseil fédéral.
Quel poids démographique représente la Suisse latine ?
La Romandie compte 2,2 millions d'habitants ; avec les italophones du Tessin et des Grisons, les Latins représentent près de 30 % de la population suisse, selon la tribune publiée par watson.ch.
Quels sont les autres candidats en lice pour succéder à Guy Parmelin ?
Outre la Genevoise Céline Amaudruz, le chef du groupe UDC Thomas Aeschi (Zoug) et le Valaisan Michael Schnegg figurent parmi les candidats mentionnés dans la course.