La romancière Phoebe Hadjimarkos Clarke publie «Le Livre des souterrains» aux Editions du sous-sol, un roman paru en août 2026 qui mêle politique, fantastique et mythologie autour de la disparition d'une artiste performeuse dans une Europe suffoquée par le réchauffement et l'extrême droite. L'autrice franco-américaine, déjà récompensée par le prix du Livre Inter 2024 pour «Aliène», sera présente à La Grange UNIL le 5 novembre 2026 dans le cadre du festival genevois des Ecotopiales.
Le résumé tient en une disparition. En 2030, l'artiste Marie Marzouk s'évapore au terme d'une ultime performance commandée par un festival. Ne reste d'elle qu'un journal intime, et enchâssé entre ses pages, un récit étrange. C'est par ce dispositif que le roman s'ouvre, sous la plume d'une historienne de l'art fictive qui cherche à comprendre la démarche de cette femme en rupture avec son corps, son art et l'état du continent.
Une Europe qui se ferme, des frontières qui se durcissent
Le décor de «Le Livre des souterrains» est celui d'une Europe caniculaire où l'extrême droite a progressé et où les frontières se rigidifient. Celle qui sépare la France de l'Allemagne est déjà fermée. De part et d'autre, des camps de migrantes et de migrants, installés au milieu de fleurs qui poussent inexplicablement, subissent les attaques de milices civiles.
Le portrait n'a rien d'un exercice de spéculation gratuite. Selon rts.ch, qui a consacré une critique au roman, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait dialoguer le politique, le fantastique et le mythologique, et c'est précisément dans cet entre-deux que réside la force du livre. La dystopie de 2030 ressemble à une extrapolation implacable de tendances déjà bien réelles, ce qui donne au texte une urgence que le lecteur suisse, attaché à la liberté de circulation et au respect du droit, mesurera sans peine.
Face à cette hostilité croissante, Marie Marzouk trouve un répit dans la fraîcheur et l'anonymat des souterrains du métro lyonnais. Un univers de stations, de bouches, de rails et de tunnels qui nourrit son imaginaire. Ce lieu de jonctions entre le haut et le bas, l'intérieur et l'extérieur, exhale des relents mythologiques: le Styx, la frontière entre les vivants et les morts.
«Si sous terre nous parvient l'écho des cavernes, c'est sûrement un écho culturel, mais l'écho après tout, c'est du langage. Et le langage me permet de dire: sous terre, sous terre, voilà où je suis bien», écrit l'artiste dans son journal.
Le corps d'une femme effacé par la société
Le roman creuse un second sillon, plus intime. Le corps de Marie Marzouk traverse les bouleversements de la ménopause, ce «climatère» qui, trop souvent, efface les femmes du rôle social qu'on leur a assigné. La question, posée sans détour, dérange: puisque sa fonction reproductrice s'efface, est-elle encore une femme?
L'un des fils du récit consistera pour elle à tenter de se redéfinir, peut-être en dehors des frontières et des délimitations, y compris identitaires. La critique publiée par AOC parle d'un récit «à triple fond» qui mêle conte, journal, manuscrit trouvé, fantômes et ménopause, et voit dans l'arrêt de la production artistique du personnage une réponse à un monde où le corps, le climat et les discours se dérèglent simultanément dans un régime de contrôle.
Une kleptomane dans les tunnels de Lyon
Malgré les bouffées de chaleur, les canicules successives et un épisode de règles aux dimensions bibliques, Marie Marzouk poursuit son exploration des souterrains et s'adonne à son passe-temps favori: la kleptomanie. Ses doigts furetent dans les poches et les sacs d'un flux humain absorbé par les écrans des smartphones. Elle prend, ne garde rien, ou très rarement.
C'est lors d'une de ces sessions de pickpocket qu'elle dérobe un carnet. Il renferme le récit d'un autre Hyacinthe, être non-binaire évoluant dans une ville désertée et ceinte d'un mur censé la protéger d'une menace extérieure, toujours invisible. Hyacinthe, justement: ce prénom hante déjà l'artiste, qui a perdu un ami proche de ce nom, jeté sous le métro autrefois.
Deux récits s'entremêlent alors et s'influencent. Peu à peu, les écritures se fondent, les frontières tombent, le magique s'invite. Ici, Hécate, déesse de la magie, des carrefours et des passages. Là, des âmes prises dans les embouteillages qu'il faudrait guider vers une destination rassurante.
Un objet littéraire en poupée russe
Avec sa structure de poupée russe, «Le Livre des souterrains» se veut un monde à lui tout seul. S'en échappent des échos du «Livre des Morts» égyptien, des contes des frères Grimm, de la mythologie grecque et du spiritisme. Un objet magique, dont les frontières seraient tout simplement la première et la quatrième de couverture.
Cette architecture n'a rien d'un exercice de style gratuit. Elle sert un propos: dans un monde qui érige des murs et ferme des frontières, la littérature reste l'un des rares espaces où les passages demeurent possibles, où ce qui est d'un côté peut rejoindre l'autre. Le magazine L'Incorrect range d'ailleurs le roman dans une veine «féminin post-apo», sur 336 pages, aux côtés des critiques littéraires de sa livraison d'octobre.
Le lecteur helvétique y lira aussi, en creux, un avertissement. L'Europe de 2030 que décrit la romancière, celle des frontières fermées et des milices civiles, ressemble à l'exact contrepoint de ce que défend le modèle suisse: libre circulation, gouvernance partagée, primauté du droit. La fable de Phoebe Hadjimarkos Clarke rappelle que ces acquis ne sont pas éternels et que leur érosion peut s'écrire, hélas, au présent.
Où rencontrer l'autrice en Suisse?
Phoebe Hadjimarkos Clarke sera présente le 5 novembre 2026 à La Grange UNIL, à l'occasion d'une rencontre organisée par le festival Les Ecotopiales. Une occasion rare d'entendre l'autrice d'«Aliène» expliquer par quel underground elle propose de passer, et pour faire quoi.
Questions fréquentes
De quoi parle «Le Livre des souterrains»?
Le roman raconte la disparition en 2030 de l'artiste Marie Marzouk à la fin d'une performance, et le journal qu'elle laisse derrière elle, dans une Europe caniculaire gagnée par l'extrême droite et la fermeture des frontières.
Qui est Phoebe Hadjimarkos Clarke?
Autrice franco-américaine, elle a reçu le prix du Livre Inter 2024 pour «Aliène». «Le Livre des souterrains» est paru en août 2026 aux Editions du sous-sol.
Où rencontrer l'autrice en Suisse romande?
Le 5 novembre 2026 à La Grange UNIL, dans le cadre d'une rencontre organisée par le festival Les Ecotopiales.
