Deux siècles après la première photographie connue, l'historienne de la photographie Nathalie Herschdorfer publie un ouvrage monumental qui retrace l'histoire du médium à travers 200 images, une par année, selon un entretien diffusé par rts.ch le 6 octobre 2026.
Directrice du musée Photo Elysée à Lausanne, cette spécialiste reconnue défend une conviction simple mais dérangeante : la photographie n'a jamais été un regard neutre. « Les images du passé nous éclairent sur les sociétés qui nous ont précédés. Il est très intéressant de comprendre que la photographie n'est pas un regard neutre, mais la manière dont nous, les humains, regardons le monde », a-t-elle déclaré dans le 12h30 de la RTS.
Une image par année, de Niépce à l'intelligence artificielle
Le livre, intitulé « Une histoire de la photographie, 200 ans d'images » et publié aux éditions Flammarion en septembre 2026, s'ouvre sur la toute première photographie connue, réalisée fin 1826 ou début 1827 par l'inventeur français Nicéphore Niépce. Il s'agit d'un paysage de Chalon-sur-Saône, fixé sur une plaque d'étain.
« On connaissait la camera obscura depuis l'Antiquité, mais on ne savait pas garder l'image », rappelle Nathalie Herschdorfer. Niépce est le premier à avoir réussi à fixer durablement une image, ouvrant la voie à deux siècles de création visuelle.
La méthode retenue pour l'ouvrage est d'une simplicité désarmante. « Mon parti pris a été de dire : choisissons une image par année et voyons ce que ça donne », explique l'historienne. Le résultat couvre un spectre immense : paysages, vues urbaines, photographies aériennes, images de famille, photos de guerre, portraits de célébrités et scènes de rue.
Le site spécialisé Fotointern précise que la version allemande, « 200 Jahre Fotografie », paraît aux éditions Prestel à Munich, avec 320 pages et 275 reproductions.
Une histoire longtemps écrite par des hommes
Le geste éditorial le plus remarquable de Nathalie Herschdorfer tient à sa volonté de bousculer le récit canonique. L'historienne accorde une place importante aux femmes et aux régions longtemps marginalisées dans l'historiographie du médium, traditionnellement centrée sur l'Europe et les États-Unis.
Pour l'année 1843, elle retient ainsi le travail de la botaniste anglaise Anna Atkins, dont les cyanotypes d'algues et de plantes produisent des images d'un bleu caractéristique. « Très poétiques, très belles, comme un herbier qui est imprimé », décrit-elle.
« J'aime rappeler que peut-être le tout premier livre photographique a été créé par une femme », souligne la directrice de Photo Elysée. Le livre présente également un portrait réalisé en 1913 par Karimeh Abbud, photographe palestinienne considérée comme l'une des premières femmes photographes professionnelles de Palestine. Pour construire sa sélection, Nathalie Herschdorfer a consulté des spécialistes de différentes régions du monde.
Cette révision historiographique tombe bien. La Suisse romand, forte d'institutions comme la mémoire vivante de la nuit lausannoise exposée aux Docks, montre un intérêt croissant pour la photographie comme document social et patrimonial.
Retouches et propagande bien avant l'ère numérique
La manipulation des images ne date pas de Photoshop ni des générateurs d'intelligence artificielle. L'ouvrage reproduit notamment une photographie de Joseph Staline datant de 1939, dans laquelle un personnage jugé embarrassant a été purement et simplement effacé.
« La photographie, depuis son existence, peut être retouchée. Elle sert à accompagner des messages. Et quand Staline est en train de réécrire son histoire et qu'il y a des questions de purges importantes en Union soviétique, et bien on efface les gens, on les annule de l'histoire et c'est ce qu'on voit très bien déjà en 1939 », rappelle Nathalie Herschdorfer.
La leçon vaut pour notre époque. Face aux images générées par intelligence artificielle, le lien entre photographie et réalité est remis en question de manière inédite. « Avant, il y avait un lien clair avec le réel, cela enregistrait quelque chose du réel. Et aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle, tout ce que va montrer une image peut-être n'a pas existé. Pourtant, on a envie de croire dans cette image », observe la spécialiste.
Retour au papier dans un flot d'images
Des milliards d'images circulent chaque jour sur internet et les réseaux sociaux. Dans ce flot numérique, les photographes et les institutions redécouvrent pourtant les objets physiques : livres, tirages papier, expositions et festivals connaissent un regain d'intérêt manifeste.
« Il y a une volonté de repenser l'objet, de repenser la physicalité et la matérialité, le livre, le papier. Et aussi de prendre du temps. À Photo Elysée, nous défendons le fait que oui, les images nous submergent, mais il faut apprendre à les lire et prendre de la distance sur elles », conclut Nathalie Herschdorfer.
« Une histoire de la photographie, 200 ans d'images » est disponible aux éditions Flammarion. Une lecture salutaire à l'heure où la mécanique attentionnelle dilue nos repères visuels, et où la culture du regard devient un enjeu citoyen à part entière.
Questions fréquentes
Quelle est la première photographie de l'histoire ?
La première photographie connue a été réalisée fin 1826 ou début 1827 par le Français Nicéphore Niépce. Elle représente un paysage de Chalon-sur-Saône, fixé sur une plaque d'étain.
Qui a écrit « Une histoire de la photographie, 200 ans d'images » ?
L'ouvrage est signé Nathalie Herschdorfer, historienne de la photographie et directrice du musée Photo Elysée à Lausanne. Il est publié aux éditions Flammarion depuis septembre 2026.
La retouche d'images est-elle une invention récente ?
Non. Comme le montre l'exemple d'une photographie de Staline datant de 1939, où un personnage a été effacé, la manipulation d'images existe depuis les débuts du médium, bien avant l'intelligence artificielle.
