L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a classé en juin 2026 le TFA, un PFAS issu de la dégradation de pesticides, parmi les substances toxiques pour la reproduction humaine. Un mois plus tard, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a abaissé la dose journalière admissible de 3,5 fois, alors que la Suisse n'impose toujours aucune limite nationale pour cette substance dans l'eau potable.
Le TFA, ou acide trifluoroacétique, appartient à la famille des PFAS, ces « polluants éternels » qui s'accumulent dans les sols, les plantes et les organismes. Le 1er octobre, le Pesticide Action Network européen a détecté du TFA dans le sang de 110 Européens, soit la totalité des participants à l'étude, selon des informations rapportées par Blick.ch.
Que s'est-il passé en Europe ?
Le basculement est récent et net. En juin 2026, l'ECHA a officiellement reconnu le TFA comme toxique pour la reproduction, ce qui signifie qu'il peut affects négativement le développement des enfants et la fertilité. En juillet, l'EFSA a suivi en abaissant la dose journalière admissible à 0,014 mg par kilo de poids corporel, environ 3,5 fois moins que la valeur précédente, et en fixant une nouvelle dose aiguë de référence de 0,07 mg/kg.
Cette bascule scientifique met la Suisse devant une question concrète : faut-il désormais fixer une valeur maximale pour le TFA dans l'eau potable ? Berne n'a pour l'heure que trois PFAS réglementés dans l'eau potable, selon l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) : 0,3 µg/l pour le PFOS et le PFHxS, et 0,5 µg/l pour le PFOA. Le TFA n'y figure pas, car la substance n'était pas encore catégorisée parmi les PFAS lorsque les directives européennes sur la qualité des eaux ont été élaborées, en 2020.
L'eau du robinet suisse est-elle polluée au TFA ?
Les mesures existantes invitent à la vigilance sans à l'affolement. L'Office fédéral de l'environnement (OFEV) a relevé des concentrations entre 0,2 et 2,8 µg/l dans les cours d'eau suisses, avec une augmentation le long de l'écoulement. La dernière étude de l'Association des chimistes cantonaux de Suisse a toutefois mesuré une moyenne de 0,765 µg/l dans l'eau potable, et près de la moitié des échantillons se situaient entre 0,50 et 1,0 µg/l.
Le Pesticide Action Network européen recommande un seuil de 2,2 µg/l pour l'eau potable et de 10 µg/kg pour l'alimentation. Certaines valeurs mesurées dans les cours d'eau suisses pourraient donc se trouver au-dessus de ce seuil, tandis que l'eau distribuée reste, en moyenne, conforme. Les Pays-Bas et la Wallonie recommandent la même limite de 2,2 µg/l ; l'Italie se montre plus laxiste avec 10 µg/l.
Bienne, laboratoire d'une nouvelle filière
La difficulté technique est réelle. « Cette substance est très difficile à extraire de l'eau », indique Christos Bräunle, porte-parole de la SVGW, l'Association suisse pour l'eau, le gaz et la chaleur. Seule l'osmose inverse semble efficace, mais elle est quasi impossible à appliquer à la totalité de l'eau potable. L'eau traitée par cette méthode est en outre presque distillée et doit être reminéralisée, ce qui complique encore le processus.
Bienne fait figure de pionnière. Depuis 2024, la station de conditionnement d'Ipsach utilise l'osmose inverse pour traiter l'eau du lac et fournit environ 70'000 habitants. « L'éventuelle nécessité de s'appuyer de plus en plus sur l'osmose inverse pourrait transformer la manière dont on distribue l'eau potable », analyse Christos Bräunle. Mais cette méthode est onéreuse et reste hors de portée des petites usines, qui se verraient obligées d'acheter l'eau de grandes installations.
Pour l'OSAV, la priorité est ailleurs : « attaquer le problème à la source », en réduisant l'introduction du TFA dans l'environnement. L'office travaille en étroite collaboration avec l'OFEV et les cantons sur ce dossier.
La Suisse suivra-t-elle l'Union européenne ?
Le scénario le plus probable est celui d'un alignement négocié. « La Suisse est en contact avec l'Union européenne au sujet d'une réglementation relative au TFA », note une porte-parole de l'OSAV. Si l'UE fixait, sur la base de l'évaluation de l'EFSA, des valeurs maximales dans les denrées alimentaires ou l'eau potable, la Suisse examinerait la possibilité de les adopter. « La coordination des valeurs maximales avec les principaux partenaires commerciaux de la Suisse est essentielle pour garantir le même niveau de protection de la santé et un commerce sans heurts des denrées alimentaires », ajoute-t-elle.
Sur la question de savoir si les taux mesurés dépasseraient une future limite, l'office reste prudent : « Il sera possible de répondre à cette question lorsque des valeurs maximales seront en vigueur. »
Ce dossier illustre un travers bien helvétique : la Confédération mesure, documente, coordonne, mais ne légifère qu'en dernier recours. Face à des milliers de PFAS qu'il faut étudier un par un, la lenteur devient presque structurelle. Une approche pragmatique consisterait à prévenir à la source, en réduisant l'usage des substances qui se dégradent en TFA, plutôt qu'à courir après la pollution avec des usines d'osmose inverse aux coûts publics considérables.
Peut-on boire l'eau du robinet en Suisse ?
Oui, sans inquiétude selon les autorités. « En général, notre eau potable garde une bonne qualité. Les limites légales actuellement fixées sont très basses et présentent des marges rassurantes : même si une substance devait excéder marginalement sa limite, cela ne poserait aucun danger immédiat », rassure Christos Bräunle, qui boit lui-même l'eau du robinet.
Le spécialiste tempête toutefois : il faut absolument protéger l'eau de source afin que ces substances ne s'accumulent pas davantage au fil du temps. Le site français Concertation-depistage rappelle d'ailleurs que le TFA, bien que membre de la famille des PFAS, ne figure pas parmi les vingt composés contrôlés aujourd'hui
