Introduction
C'est l'une des pages les plus sombres de l'histoire industrielle helvétique. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1986, un incendie se déclarait dans un entrepôt de l'entreprise chimique Sandoz à Muttenz (BL), dans la zone industrielle de Schweizerhalle, dans l'agglomération bâloise. Quarante ans plus tard, la mémoire de cette catastrophe demeure intacte.
Considéré comme le plus grand désastre écologique de l'histoire suisse, l'accident a marqué durablement les consciences et eut des répercussions importantes sur la politique environnementale du pays, comme le rappelle www.Bluewin.ch.
Une nuit d'alerte et de confusion
Le ministre de la santé de Bâle-Campagne à l'époque, Remo Gysin (PS), a été réveillé à 05h00 ce samedi-là, alors que des haut-parleurs de voitures de police diffusaient des consignes et que des sirènes hurlaient sur les toits du Petit-Bâle, sur la rive droite du Rhin. Sur la rive gauche, elles étaient restées muettes, obligeant la police à informer la population de manière ambulante.
Une heure plus tard, l'alerte chimique était levée. « C'était trop tôt, à mon avis, on ne pouvait alors pas encore évaluer l'ampleur de la catastrophe », confie Remo Gysin à Keystone-ATS, 40 ans après les faits.
Des employés ferroviaires avaient pourtant repéré avant minuit une fumée noire se dégageant de l'usine Sandoz, mais ils n'avaient pas donné l'alerte, pensant qu'il s'agissait d'un phénomène normal, écrit l'historienne Jelena Stefanovic. C'est à 00h19 qu'une patrouille de police et un collaborateur de Sandoz se sont rendu compte de la situation.
Les premières informations ont été diffusées vers 00h30 par Radio Basilisk, qui a recommandé à la population de rester à l'intérieur et de fermer portes et fenêtres. Les 392 pompiers mobilisés sur place ont mis beaucoup de temps à maîtriser les flammes, les explosions de tonneaux ravivant sans cesse l'incendie, qui s'est répandu à plus de 1000 tonnes de produits chimiques.
Un silence gouvernemental critiqué
Le gouvernement de Bâle-Campagne n'a pas tenu de séance extraordinaire ce matin-là, malgré la demande expresse de Remo Gysin. Son président de l'exécutif lui a répliqué que les compétences étaient alors entre les mains de l'état-major de crise.
Ce silence gouvernemental « n'a pas contribué à calmer la population », déplore encore aujourd'hui l'ancien ministre. Une gestion de crise qui, rétrospectivement, interroge sur la rapidité de réaction des autorités face à l'ampleur d'un sinistre d'une telle gravité.
Katja Hugenschmidt, présidente d'une organisation environnementale fondée en réaction à la catastrophe, se souvient de sa journée de travail de ce 1er novembre. Enseignante à l'école secondaire, elle était très énervée, les autorités ayant d'abord annoncé que les élèves avaient congé, avant de se raviser. L'enseignante a alors passé la matinée à échanger avec ses élèves sur la catastrophe qui venait de se produire.
Un désastre sanitaire et écologique
Après le désastre, 1252 personnes ont signalé qu'elles souffraient d'irritations des voies respiratoires et des yeux ainsi que de nausées. Des asthmatiques se plaignaient de l'aggravation de leur mal.
Si l'alerte a rapidement été levée pour la population, les conséquences pour l'environnement sont restées dévastatrices. Polluée par les produits chimiques, l'eau d'extinction des pompiers s'est déversée dans le Rhin. Dès le premier jour de la catastrophe, l'agence de presse ATS a annoncé que des poissons avaient péri. Les jours suivants, d'innombrables poissons ont été extraits morts du fleuve, jusqu'à des centaines de kilomètres en aval, comme le rapporte également laRegione.ch.
Fin de la crédulité et colère noire
En ville de Bâle, la population était affolée. « On en parlait en pleine rue avec des inconnus », se souvient Katja Hugenschmidt. La colère est montée au moment où le Rhin a pris une couleur rouge et que les poissons morts y étaient visibles de partout.
Les catastrophes chimiques de Bhopal (en 1984) et de Seveso (1976) étaient dans toutes les mémoires, de même que l'accident nucléaire de Tchernobyl, survenu six mois plus tôt. « On avait cru qu'une chose pareille n'arriverait pas chez nous », confie l'ex-enseignante.
L'accident de Schweizerhalle a sonné « la fin de la crédulité dans l'industrie chimique » à Bâle, commente Remo Gysin. Sandoz avait d'abord tenté de minimiser la catastrophe, mais l'accident a montré que la responsabilité individuelle des firmes chimiques avait failli et que des conditions d'exploitation plus strictes étaient nécessaires, souligne l'ancien politicien.
Deux jours après la catastrophe, des élèves ont protesté contre le fait qu'ils avaient dû se rendre à l'école ce samedi-là, estimant que les autorités les avaient utilisés comme « calmant pour la population ». Cinq jours plus tard, 10'000 personnes protestaient dans les rues de Bâle.
Le 9 novembre, un débat organisé au Théâtre de Bâle a mal tourné. Des personnes issues du public ont déposé sur la table des ministres présents et des représentants de la chimie bâloise des poissons morts et ont hué leurs déclarations. Pire, des adolescents ont même envahi la scène du théâtre, faisant fuir les participants au débat par une porte dérobée.
Dédommagements payés, sécurité renforcée
Les conséquences de la catastrophe ont été ressenties loin en aval de la région bâloise. Sandoz a dû verser 43 millions de francs de dédommagements en Suisse, en Allemagne, en France et aux Pays-Bas.
Au niveau politique, l'ordonnance sur les accidents majeurs, datée de 1991, a fait suite au désastre de Schweizerhalle. Elle contraint les firmes travaillant avec des substances dangereuses à prendre des mesures de sécurité. La protection contre les catastrophes et les mécanismes de contrôle ont été renforcés. En outre, Bâle-Ville a introduit un inspectorat chimique et ouvert une station de surveillance du fleuve dans la commune voisine allemande de Weil-am-Rhein, une évolution également soulignée par Swissinfo.ch.
Guère de conséquences juridiques
Au niveau juridique, un rapport d'enquête de la police scientifique de la ville de Zurich a conclu, en 1987, que l'incendie de Schweizerhalle avait été déclenché par la combustion lente du colorant « bleu de Berlin ».
L'enquête pénale ouverte contre d'éventuels responsables de Sandoz a été classée en 1992. Seuls un responsable d'intervention des pompiers du site et le directeur du service de sécurité de l'usine ont écopé d'amendes. La justice de Bâle-Campagne leur a reproché d'avoir violé le devoir de précaution en nettoyant le site.
Conclusion
Quarante ans après, la catastrophe de Schweizerhalle reste une leçon d'humilité pour la Suisse industrielle. Elle a démontré que la confiance ne se décrète pas, mais se construit par la transparence, la rigueur réglementaire et le respect scrupuleux des normes de sécurité, des principes chers au modèle helvétique.
