Greffés et au sommet : l'exploit suisse qui réécrit la médecine d'altitude
Deux Suisses ont gravì les pentes de l'Aconcagua, plus haut sommet d'Amérique, avec des organes greffés. Corinne Aeschbacher et Marco Witzig ont atteint des altitudes record pour des personnes transplantées, lors d'une expédition scientifique menée par l'hôpital universitaire de Zurich. Au-delà de l'exploit sportif, cette mission apporte des données précieuses sur l'adaptation du corps greffé en haute altitude.
« Quand je me suis retrouvée au sommet et que j'ai vu le lever du soleil, j'ai pleuré avec le guide », confie Corinne Aeschbacher, 55 ans, au retour de son expédition en Argentine. À 6 200 mètres, elle a pensé à la personne dont l'organe lui a sauvé la vie. « Je l'ai emmené avec moi sur la montagne. C'était un moment partagé, et une immense gratitude que tout cela ait été possible. »
Une expédition scientifique inédite sur l'Aconcagua
Corinne Aeschbacher et Marco Witzig, 57 ans, étaient les deux seuls transplantés suisses parmi neuf participants venus du monde entier. Ils ont pris part à une expédition de recherche organisée par l'hôpital universitaire de Zurich et un groupe international rattaché à l'université de médecine de Vienne. L'objectif : étudier l'influence de la haute altitude sur les personnes ayant subi une greffe d'organe.
Le professeur Matthias Hilty, spécialiste en soins intensifs à l'hôpital universitaire de Zurich, a accompagné le groupe avec deux chercheurs. « Vu de l'extérieur, cela peut sembler une histoire farfelue, admet-il. Mais pour nous, c'était la suite logique. »
Des performances qui défient les pronostics médicaux
Corinne Aeschbacher a atteint 6 200 mètres, un nouveau record suisse d'altitude pour une personne transplantée. Marco Witzig, après des difficultés initiales d'acclimatation, a culminé à 5 080 mètres. « Seul un tiers environ des alpinistes en bonne santé parvient au sommet de l'Aconcagua sans oxygène supplémentaire. Dans ce contexte, sa performance est d'autant plus impressionnante », souligne le professeur Hilty.
Un participant autrichien, greffé pulmonaire, a même atteint le sommet à 6 961 mètres avec huit membres de l'équipe d'accompagnement. Selon les chercheurs, jamais une personne ayant subi une greffe pulmonaire n'avait atteint une telle altitude sans oxygène supplémentaire.
Un an de préparation pour garantir la sécurité
Pendant près d'un an, l'équipe de Matthias Hilty a planifié chaque détail de l'expédition. Des réserves supplémentaires d'oxygène ont été organisées pour les camps intermédiaires, et des spécialistes de l'hôpital universitaire de Zurich étaient disponibles à tout moment pour un soutien médical à distance.
Les neuf patients greffés ont collecté des données dans des conditions extrêmes, en collaboration avec des médecins et chercheurs de cinq pays. À près de 7 000 mètres, le manque d'oxygène provoque des adaptations physiologiques comparables à celles observées chez les patients gravement malades en soins intensifs.
Des résultats encourageants pour la médecine de la greffe
« Nous voulions comprendre comment les personnes ayant subi une greffe s'adaptent à ces conditions », explique le professeur Hilty. Le résultat est sans appel : « Nous avons pu montrer qu'elles y parviennent aussi bien que les personnes n'ayant pas subi de greffe. »
Ces conclusions pourraient améliorer la prise en charge des patients transplantés en soins intensifs. « Après une greffe réussie, les personnes peuvent à nouveau mener une vie presque sans limites, et même atteindre des objectifs exceptionnels », insiste-t-il.
Du lit d'hôpital au plus haut sommet d'Amérique
Le parcours des deux Suisses force le respect. Marco Witzig a lutté huit ans contre une grave maladie pulmonaire chronique. « Ça me prenait 40 minutes pour monter les escaliers jusqu'au deuxième étage, et je devais ensuite me reposer deux heures sur le canapé », raconte-t-il. Malgré tout, il n'a jamais envisagé d'abandonner, allant jusqu'à attacher sa bouteille d'oxygène sur son dos pour faire du VTT avec ses enfants.
Corinne Aeschbacher, elle, se sentait en parfaite santé avant qu'une échographie ne révèle une tumeur au foie. « Je suis allée chez le médecin en bonne santé et j'en suis ressortie gravement malade », se souvient-elle. Inscrite en urgence sur la liste d'attente, elle a reçu un nouveau foie quelques mois plus tard à l'hôpital universitaire de Zurich. « Mourir n'était pas une option », dit-elle simplement.
Le don d'organes, un enjeu vital pour la Suisse
Cette expédition met en lumière un enjeu crucial : environ 1 400 personnes attendent un organe en Suisse, et des dizaines décèdent chaque année faute de donneur compatible. Le professeur Hilty lance un appel à la population : « Il n'est même pas obligatoire de consigner cette décision par écrit. Mais il faut en parler avec ses proches. »
Marco Witzig abonde dans ce sens : « Tout le monde pense que ça n'arrive qu'aux autres. » Aujourd'hui, il peut à nouveau faire du vélo avec ses enfants et gravir des montagnes. « Je ne peux faire tout cela que parce que j'ai reçu un poumon d'un donneur. J'ai eu une seconde chance dans la vie. C'est un immense cadeau. »
Quel est le record d'altitude pour une personne greffée ?
Corinne Aeschbacher a établi un nouveau record suisse en atteignant 6 200 mètres sur l'Aconcagua. Un participant autrichien, greffé pulmonaire, a atteint le sommet à 6 961 mètres, une première mondiale sans oxygène supplémentaire.
Comment se préparer à une expédition en haute altitude après une greffe ?
L'équipe de l'hôpital universitaire de Zurich a préparé l'expédition pendant près d'un an, avec un entraînement physique rigoureux, des réserves d'oxygène supplémentaires et un soutien médical permanent à distance.
Pourquoi parler du don d'organes avec ses proches ?
En cas d'urgence, les proches ignorent souvent la volonté du patient. En abordant ce sujet de son vivant, on allège considérablement le fardeau des familles et on augmente les chances de trouver un organe compatible pour les personnes en attente.
Photo : www.Bluewin.ch