Meta face à la justice américaine: le précédent du tabac refait surface
Les grandes manœuvres judiciaires qui ciblent actuellement les géants de la tech rappellent, à bien des égards, les procès intentés contre l'industrie du tabac dans les années 90. Dans les deux cas, les risques pour les utilisateurs avaient été identifiés bien en amont, sans que les entreprises concernées n'en tirent les conséquences. C'est le constat dressé par Mathilde Saliou, journaliste spécialiste du numérique et autrice de «L'envers de la tech», dans l'émission Tout un monde de la RTS.
29 Etats américains attaquent Meta pour dépendance des mineurs
Un procès d'ampleur s'est ouvert en août en Californie. 29 Etats américains accusent le groupe Meta, dirigé par Mark Zuckerberg, d'avoir sciemment conçu Instagram et Facebook pour rendre les mineurs dépendants. Les plaignants dénoncent également une violation de la loi par la collecte de données personnelles des enfants sans le consentement parental.
Parmi les mesures correctives réclamées figurent la suppression du défilement infini, du démarrage automatique des vidéos et des compteurs de «likes». Les 29 Etats exigent en outre des sanctions financières d'au moins 160 milliards de francs, un montant sans précédent dans l'histoire de la protection des consommateurs.
Des amendes historiques, mais des géants bien organisés
«Jamais on n'a vu de tels montants d'amende envisagés pour la défense des droits des consommateurs», souligne Mathilde Saliou. Toutefois, la journaliste tempère: les géants du numérique «sont assez organisés pour tenter de lutter contre ces amendes». Ils ont d'ailleurs déjà fait savoir aux juges que des sanctions financières de cette ampleur seraient «terribles».
Au-delà de l'aspect financier, la question de savoir si une décision de justice peut contraindre ces entreprises à modifier leurs plateformes reste ouverte. «C'est encore débattu», note la spécialiste, qui évoque un possible «outrepassement du premier amendement de la Constitution américaine», tant la liberté d'expression est appréhendée de manière large aux Etats-Unis, bien plus qu'en Europe.
Des documents internes compromettants
L'analogie avec l'industrie du tabac est «légitime et pertinente» pour Mathilde Saliou. L'industrie du tabac savait depuis longtemps que ses produits étaient néfastes pour la santé, mais elle ne le divulguait pas au grand public. De même, la diffusion de documents internes en 2021 a révélé que Meta était «parfaitement au clair sur le fait que ses produits avaient des effets négatifs sur la santé des gens».
Certains de ces effets sont aujourd'hui scientifiquement mesurables. Les algorithmes de Meta ont notamment mis en avant des groupes promouvant des idées radicales, voire violentes. «L'algorithme est fait pour vous garder connecté, il n'arrête pas de vous envoyer des choses encore plus poussées sur le sujet en question», explique la spécialiste. Pour les mineurs, le danger est décuplé, car ils disposent de moins d'outils pour se protéger de ces tentatives d'absorption de l'attention.
L'interdiction pure et simple, une fausse bonne solution?
Mathilde Saliou se montre critique envers l'interdiction pure et simple des réseaux sociaux pour les mineurs, comme l'a décidé l'Australie, une voie que plusieurs pays européens envisagent de suivre. Outre les difficultés d'application évidentes, cette approche créerait «une forme de rupture d'égalité dans l'accès à des outils numériques auxquels, de toute manière, ces jeunes finiront par avoir accès».
«Qu'est-ce qui nous dit que le jour de leur 16e anniversaire, quand ils se jetteront dans le grand bain, tout ira bien?», interroge-t-elle. La journaliste plaide plutôt pour une régulation plus large des grandes plateformes numériques, au bénéfice de tous les utilisateurs, quel que soit leur âge. Car les adultes aussi sont exposés à la désinformation, aux spams et à la violence numérique.
FAQ: Ce qu'il faut retenir du procès contre Meta
Pourquoi Meta est-il poursuivi par 29 Etats américains?
Meta est accusé d'avoir conçu Instagram et Facebook pour rendre les mineurs dépendants et d'avoir collecté les données personnelles des enfants sans l'accord des parents, en violation de la loi.
Quel est le montant des amendes réclamées?
Les 29 Etats exigent au moins l'équivalent de 160 milliards de francs, un montant historique pour une affaire de protection des consommateurs.
L'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs est-elle une bonne solution?
Selon Mathilde Saliou, cette approche est difficile à appliquer et crée une rupture d'égalité. Elle préconise une régulation plus large des plateformes, bénéfique à tous les utilisateurs.