Opéra lémanique : Genève et Lausanne unissent leurs forces
Les maisons d'opéra de Genève et de Lausanne inaugurent une collaboration inédite autour d'un spectacle jeune public, Le Cochon enchanté. Les directeurs Alain Perroux et Claude Cortese, liés par une longue complicité professionnelle, entendent conjuguer leurs atouts pour élargir l'accès à l'art lyrique dans le bassin lémanique.
Une entente cordiale entre les deux rives du Léman
Alain Perroux, récemment nommé à la tête du Grand Théâtre de Genève, et Claude Cortese, directeur de l'Opéra de Lausanne depuis 2024, cultivent une relation fondée sur la confiance et le respect mutuel. Leur parcours croisé, débuté au Grand Théâtre de Genève au début des années 2000, s'est consolidé à l'Opéra national du Rhin en 2020, où Alain Perroux a recruté Claude Cortese comme directeur de la production artistique.
« Si je n'avais pas travaillé avec Alain, je n'aurais probablement pas été capable de diriger l'Opéra de Lausanne aujourd'hui. J'ai beaucoup appris de lui, dans sa façon, par exemple, d'incarner le rôle d'un directeur », confie Claude Cortese. Cette complicité a permis d'instaurer un dialogue constructif entre deux institutions souvent perçues comme concurrentes.
Des saisons distinctes mais complémentaires
Pour sa première saison genevoise, Alain Perroux a misé sur La Tempête de Frank Martin, œuvre rare et exigeante, présentée au Bâtiment des Forces motrices. « C'est un chef-d'œuvre trop rare, mais très exigeant pour tous, que ce soit pour l'orchestre, les chanteurs ou les équipes techniques. À l'arrivée, on a un objet très singulier qui, je crois, plaît à la majorité du public », explique-t-il.
De son côté, Claude Cortese ouvre sa troisième saison lausannoise avec Mireille de Charles Gounod, absent de la scène locale depuis 33 ans. « C'est une œuvre extraordinaire qu'il est important de faire connaître », souligne-t-il. La mise en scène de Bruno Ravella promet une lecture renouvelée de ce classique du répertoire français.
Le Cochon enchanté : un projet fédérateur pour le jeune public
La pièce maîtresse de cette collaboration est sans conteste Le Cochon enchanté de Jonathan Dove, créé pour la première fois en français dans une mise en scène de Joan Mompart. Présenté à Lausanne puis à Genève, ce conte musical incarne une volonté commune de rapprocher les institutions et de toucher un public nouveau.
« Nous avions très envie de collaborer et de marquer le coup, puisque, par le passé, on a rarement eu une entente aussi cordiale entre les deux directeurs des deux principales maisons du bassin lémanique », indique Claude Cortese. Le choix du spectacle jeune public s'avère judicieux : il évite toute logique de concurrence et permet à chaque ville de bénéficier de l'événement.
Complémentarité artistique et pragmatisme économique
Cette première collaboration pourrait ouvrir la voie à d'autres projets communs. Claude Cortese défend une vision de complémentarité : « L'Opéra de Lausanne ne pourra jamais présenter dans sa forme complète un opéra de Wagner. Parce qu'à Lausanne, la seule contrainte artistique que j'ai en tant que directeur, c'est la taille de la fosse : on ne peut pas mettre plus de 50 musiciens. Pourquoi imaginer un opéra de Wagner réduit pour 45 musiciens, alors qu'à 35 minutes de train, le spectateur lémanique romand a la chance de pouvoir aller le voir au Grand Théâtre de Genève dans des conditions extraordinaires, avec un orchestre de 102 musiciens ? »
À l'inverse, la salle lausannoise, plus intime, offre un cadre idéal pour l'opérette ou le texte parlé. « L'important, c'est que l'on se coordonne de manière à ce que les gens qui sont prêts à faire les 60 kilomètres puissent avoir un large éventail de propositions artistiques », complète Alain Perroux. Cette logique de complémentarité, typique du fédéralisme helvétique, pourrait bien devenir un modèle pour d'autres régions.
Démocratiser l'opéra : un engagement partagé
Au-delà des considérations artistiques, les deux directeurs partagent une conviction : l'opéra doit s'ouvrir à tous. « L'opéra est un art ouvert à tout le monde. C'est plein d'émotion, cela raconte des histoires, cela vous transporte dans de nouveaux mondes », rappelle Alain Perroux. Tarifs incitatifs, collaborations avec des associations, actions de médiation : les initiatives se multiplient pour attirer un public plus large, en particulier les jeunes.
Cette dynamique, portée par une entente rare entre deux institutions majeures, illustre la vitalité de la scène lyrique romande. Elle démontre aussi que la coopération, loin d'affaiblir les identités, peut les renforcer.
Le Cochon enchanté de Jonathan Dove, mise en scène par Joan Mompart, Opéra de Lausanne du 27 janvier au 3 février 2027, Théâtre Am Stram Gram, Genève, du 7 au 14 février 2027.