Martine Rebetez: «La Suisse doit cesser d'écouter l'argent du pétrole»
La climatologue Martine Rebetez, professeure à l'Université de Neuchâtel et à l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, dresse un constat sans complaisance sur l'été 2026. Rencontrée sur le Mont-Chesau au-dessus de Puidoux (VD), elle observe des sols secs «comme je n'en ai jamais vu ici». Pour elle, la sécheresse historique que traverse la Suisse correspond exactement aux scénarios annoncés depuis des décennies par la communauté scientifique.
Une sécheresse hors normes annoncée depuis trente ans
«Les mesures scientifiques montrent que cette sécheresse de 2026 est hors de toute proportion par rapport à celles qu'on a connues jusqu'ici, y compris en 2003», explique Martine Rebetez. La spécialiste relève que les épisodes extrêmes alternent désormais: sécheresses records et précipitations hors normes, comme en juin 2024, avec «des conséquences dramatiques dans les deux cas».
Interrogée sur une éventuelle peur face à cette évolution, la scientifique répond avec lucidité: «Je ne peux pas avoir peur de quelque chose que je vois venir depuis trente ans. Je suis la dernière personne surprise de ce qui arrive.»
Le lobby pétrolier et ses trois phases de désinformation
Martine Rebetez revient sur les stratégies successives de l'industrie pétrolière pour entraver la transition énergétique. Selon elle, trois phases distinctes se sont succédé:
- Les années 1990: financement d'agences de communication pour instiller le doute sur la réalité du réchauffement climatique.
- Dès 2010: affirmation que les activités humaines n'étaient pas la cause du changement climatique, présenté comme un cycle naturel.
- Aujourd'hui: admission de la réalité du réchauffement et de son origine humaine, mais discrédit systématique des solutions proposées.
«Dans cette phase, l'industrie pétrolière fonctionne par délégation. Elle se lie à d'autres industries, comme la chimie ou l'automobile», précise la climatologue, qui déplore le retard pris par l'industrie automobile européenne pendant que «la Chine ou Tesla avançaient».
La responsabilité suisse en question
La scientifique ne mâche pas ses mots concernant la politique helvétique. «Qu'on ait pu placer le plus grand lobbyiste du pétrole, assumé et revendiqué, au Conseil fédéral. L'histoire jugera cette génération très durement», affirme-t-elle, visant directement le conseiller fédéral Albert Rösti.
Elle dénonce notamment la sortie de la Suisse de Copernicus, le réseau européen d'observation du climat, ainsi que la réduction des soutiens à l'adaptation des forêts aux changements climatiques. «Derrière l'arbre Albert Rösti, il y a hélas une forêt de parlementaires, de groupes d'intérêts et d'associations professionnelles liés au pétrole», ajoute-t-elle.
L'impact suisse: un paradoxe difficile à défendre
Martine Rebetez conteste l'argument souvent avancé selon lequel la Suisse n'aurait qu'un impact limité sur le climat. «Par personne, la Suisse émet énormément de gaz à effet de serre, parmi les pires pays au monde», souligne-t-elle, pointant la mobilité thermique, les voyages en avion, mais aussi la consommation de biens importés et les investissements dans l'industrie pétrolière.
«Si la Suisse ne fait presque rien pour faciliter la transition énergétique, pourquoi des pays moins favorisés agiraient-ils?»
Un avenir sous condition: la sortie rapide des énergies fossiles
La climatologue esquisse deux scénarios contrastés. Si la Suisse et le monde sortent rapidement des énergies fossiles, le réchauffement pourrait rester sous 2 degrés au niveau global et 4 degrés en Suisse. En revanche, si rien ne change, l'augmentation se poursuivra «au rythme d'environ un demi-degré global et 1 degré pour la Suisse tous les vingt ans».
Malgré ce constat alarmant, Martine Rebetez se dit convaincue que la transition aura lieu. «Le monde aura passé aux énergies renouvelables avec de grands gains pour la paix, la santé et la qualité de vie», affirme-t-elle, rappelant que les énergies renouvelables sont déjà «beaucoup moins chères» et que «les techniques sont parfaitement au point».
L'action collective comme remède à l'écoanxiété
Interrogée sur la question de la fatalité, la scientifique oppose un refus catégorique. «On ne peut pas se permettre de ne rien faire. Il faut arrêter de nous raconter qu'on va aller sur Mars. On doit garder le moyen de vivre ici», insiste-t-elle.
Quant aux techniques de géo-ingénierie, Martine Rebetez les écarte: «On ne peut pas reprendre des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, ou si peu. C'est comme d'aller vider un lac à la petite cuillère.»
Pour la professeure, le remède à l'écoanxiété réside dans l'action collective. «Ruminer dans son coin n'apporte rien à personne», conclut-elle, saluant l'engagement des jeunes générations qu'elle rencontre dans les écoles et les associations.
Un parcours marqué par la passion du climat
Martine Rebetez date sa passion pour le climat à ses 18 ans, lors de son entrée à l'université et sa découverte de la géographie des systèmes. «J'ai réalisé combien le climat est à la fois global et local, il touche à la fois à la physique de l'atmosphère et aux comportements humains», se souvient-elle.
Elle évoque également les attaques personnelles qu'elle subit: «J'ai bien sûr aussi reçu des menaces, des lettres anonymes, cela arrive encore.» Elle salue le courage de ses collègues suisses de la nouvelle génération, qui subissent des offensives «beaucoup plus graves» en raison de leur exposition internationale.
La Suisse face à ses responsabilités démocratiques
La climatologue s'interroge enfin sur le déni climatique helvétique. «Notre système démocratique laisse plus de place à des voix minoritaires et la dilution du pouvoir ralentit les actions qu'on pourrait mener», analyse-t-elle, rappelant que la Suisse a toujours été sensible aux lobbys, «comme ceux du tabac, de l'amiante ou du sucre».
Elle cite en exemple la votation sur la loi climat en Valais, où l'Union pétrolière suisse (Avenergy) a financé une campagne de désinformation, faisant voter la population «contre ses propres intérêts». Une décision que les catastrophes survenues peu après ont pourtant démontrée regrettable.
FAQ: Questions essentielles sur le climat en Suisse
Pourquoi la Suisse se réchauffe-t-elle plus vite que la moyenne mondiale?
La Suisse et l'Europe voient les températures augmenter davantage que la moyenne parce que les océans se réchauffent plus lentement que les surfaces terrestres. De plus, la réduction de l'enneigement diminue l'effet réfléchissant du blanc, ce qui accélère le réchauffement local.
Quelles sont les principales sources d'émissions de CO2 en Suisse?
L'essentiel des émissions provient de la mobilité: voitures, camions et aviation. S'ajoutent la consommation de biens importés et les investissements dans l'industrie pétrolière.
La géo-ingénierie peut-elle inverser le réchauffement climatique?
Non, selon Martine Rebetez. Même en utilisant tous les espaces disponibles pour le stockage du carbone, on ne pourrait réduire la température que de 0,7 degré, alors que le réchauffement actuel dépasse déjà 1,5 degré. «Il est beaucoup plus facile de cesser d'en rajouter.»
Quel est le scénario le plus probable pour la Suisse dans cinquante ans?
Si rien ne change, la Suisse alternerait entre sécheresses et précipitations extrêmes, avec inondations et laves torrentielles. La scientifique se dit toutefois convaincue que le pays fonctionnera d'ici là sur la base de l'énergie solaire et de l'hydroélectricité.