Commerce de l'or: la Suisse renverse la donne face à Trump
L'imprévisibilité de la politique tarifaire de Donald Trump a bouleversé les flux commerciaux mondiaux de l'or, propulsant les échanges de la Suisse à des niveaux records. Par un renversement inattendu, les États-Unis affichent désormais un excédent commercial de 19 milliards de dollars vis-à-vis de la Confédération sur les quatre premiers mois de 2026, là où ils accusaient un déficit de 53 milliards l'année précédente. L'infrastructure helvétique du raffinage aurifère, qui concentre 40% des capacités mondiales, s'est muée en levier stratégique face à Washington.
Pourquoi les tarifs douaniers de Trump bouleversent-ils le commerce suisse?
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le commerce mondial vit au rythme de ses annonces tarifaires et de ses décisions souvent imprévisibles. Cette instabilité se traduit par une forte volatilité des échanges. Les flux commerciaux sont tantôt accélérés, tantôt annulés; les stocks constitués puis liquidés, au gré des humeurs présidentielles.
Cette politique erratique se reflète crûment dans les dernières statistiques commerciales de la Confédération. En 2025, la Suisse a exporté vers les États-Unis des marchandises pour près de 104 milliards de francs, contre un peu plus de 65 milliards l'année précédente. Sur la même période, les exportations vers le Royaume-Uni ont plus que doublé, passant de près de 20 milliards à environ 47 milliards de francs.
Du côté des importations, les mouvements sont similaires. Les achats en provenance des États-Unis et des Émirats arabes unis ont fortement progressé en 2025. L'État du Golfe s'est hissé à la troisième place des principaux fournisseurs de la Suisse, derrière l'Allemagne et les États-Unis.
La Suisse, nœud gordien du raffinage aurifère mondial
Tous ces bouleversements s'expliquent en grande partie par un seul produit: l'or. C'est le constat de Hans Gersbach, spécialiste du commerce international et codirecteur du KOF à l'EPFZ:
Cette forte hausse repose sur deux facteurs. D'une part, le prix de l'or a fortement augmenté, notamment en raison de l'imprévisibilité de la politique de Donald Trump. Cela a mécaniquement gonflé la valeur des échanges. D'autre part, les volumes échangés ont également progressé, ce qui a entraîné des hausses d'importations comme d'exportations.
Une grande partie du commerce mondial de l'or transite par la Suisse, plus précisément par ses négociants et ses raffineries. Les entreprises Argor-Heraeus, MKS Pamp, Valcambi, PX Précinox et Metalor concentrent à elles seules environ 40% des capacités mondiales de raffinage. Une position dominante que peu de secteurs helvétiques peuvent revendiquer.
L'or doit régulièrement être refondu, notamment entre les deux plus grands centres financiers du monde que sont New York et Londres. Mais les préférences de ces deux places diffèrent. Au Royaume-Uni, les lingots de 400 onces, soit 12,5 kilogrammes, sont la norme. Le marché américain privilégie les lingots d'un kilo. Les raffineries suisses servent ainsi de charnière indispensable au commerce international de l'or.
Ce rôle a d'abord desservi la Suisse sous l'ère Trump. Le président américain souhaitait que les flux commerciaux soient favorables aux États-Unis, ou du moins équilibrés. Une exigence qui a failli se traduire par une mesure d'une rare stupidité.
Comment l'or a inversé le déficit commercial américain
Après le premier choc douanier d'avril 2025, des voix se sont élevées dans le monde politique pour réclamer une taxation du commerce de l'or, voire le transfert des raffineries suisses aux États-Unis. Le coût d'une telle mesure semblait limité, compte tenu du faible nombre d'employés du secteur et de son poids relativement modeste dans la valeur ajoutée de l'économie suisse. On mesure aujourd'hui la courte vue de ces propositions.
Car la Suisse profite désormais de ces échanges. Selon les chiffres du département américain du Commerce pour la période de janvier à avril 2026, les États-Unis affichaient un excédent commercial d'environ 19 milliards de dollars vis-à-vis de la Suisse. Les importations américaines en provenance de Suisse se sont élevées à un peu plus de 15 milliards de dollars, tandis que les exportations vers la Suisse ont atteint près de 34 milliards. À la même période de l'année précédente, les États-Unis enregistraient encore un déficit commercial de près de 53 milliards de dollars avec la Suisse.
Ce renversement s'explique en grande partie par le commerce de l'or, estime Hans Gersbach. Après l'acheminement de très importantes quantités d'or vers les États-Unis via la Suisse au début de l'année 2025, les flux se sont récemment inversés. L'or transite désormais davantage par la Suisse vers le Royaume-Uni et d'autres pays.
La leçon est claire: face à l'instabilité imposée par Washington, la Suisse dispose d'un atout tangible. Son infrastructure de raffinage, fruit de décennies de savoir-faire et d'investissements, constitue un levier que nulle décision présidentielle ne peut aisément démanteler.
Quels changements structurels au-delà de l'or?
Ces mouvements massifs d'or éclipsent toutes les autres évolutions du commerce entre la Suisse et les États-Unis. Hans Gersbach est toutefois convaincu que les premiers changements structurels au-delà du commerce de l'or commencent à se dessiner. C'est notamment le cas dans le secteur pharmaceutique, principal produit d'exportation de la Suisse vers les États-Unis. Selon l'économiste, les excédents commerciaux suisses dans ce domaine devraient diminuer à l'avenir.
La vigilance s'impose. Si l'or offre aujourd'hui un parapet inattendu face aux pressions américaines, l'économie helvétique ne saurait s'y reposer durablement. Les véritables enjeux structurels, pharmaceutiques en tête, dicteront l'équilibre des forces à moyen terme.
Les raffineries suisses pourraient-elles être délocalisées?
Cette proposition, avancée après le choc douanier d'avril 2025, a été heureusement écartée. Le secteur emploie peu de personnes et représente un poids modeste dans la valeur ajoutée helvétique, mais son rôle de plaque tournante lui confère une importance stratégique que la Suisse a tout intérêt à préserver. Démanteler cette infrastructure au profit des États-Unis aurait été céder à la pression sans contrepartie.
L'or va-t-il continuer à dominer les statistiques commerciales?
Les mouvements d'or dominent actuellement les statistiques au point d'éclipser les autres échanges. Cette situation est toutefois conjoncturelle. Les fluctuations de prix et les reversions de flux finiront par se stabiliser. Les évolutions structurelles, notamment dans le secteur pharmaceutique, reprendront alors le devant de la scène.