Le roman « C'était ça ou mourir » de Thélyson Orélien a été retiré des sélections de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt, après que son auteur a été accusé d'avoir eu recours à l'intelligence artificielle pour l'écrire. L'affaire, révélée fin octobre 2026, secoue le monde de l'édition et pose une question que le droit et les usages n'ont pas encore tranchée : à partir de quel moment l'IA cesse-t-elle d'être un outil pour devenir une machine à écrire ?
Le 21 octobre 2026, les Éditions du Boréal ont annoncé mettre fin à leur collaboration avec l'écrivain canado-haïtien, lauréat du prix Fnac, sur la base d'une analyse externe ayant révélé « des traces de balises d'IA dans les métadonnées de certains documents » issus des versions de travail du roman, comme le rapporte rts.ch. L'éditeur a également renoncé à réimprimer l'ouvrage, selon Wikipédia.
L'auteur reconnaît un usage partiel de l'IA
Thélyson Orélien ne nie pas tout. Il admet avoir utilisé l'intelligence artificielle pour mener des recherches historiques en amont de la rédaction. En revanche, il rejette formellement l'accusation d'écriture automatisée.
« Aucune phrase de ce livre n'a été créée par une machine », a-t-il affirmé dans un texte transmis à l'Agence France Presse, une position que relève également Les Échos dans leur analyse des conséquences de la polémique sur le marché de l'édition.
Le paradoxe de l'affaire tient en quelques chiffres : retiré de plusieurs sélections, le livre en aintégré d'autres, reçu des prix et s'est vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires. La sanction éditoriale n'a donc pas effacé le succès commercial, ce qui illustre le décalage entre les verdicts institutionnels et le public.
Le pacte rompu entre l'auteur et son lectorat
Pour comprendre ce qui dérange dans cette affaire, la chaîne publique suisse RTS a interrogé Nathalie Dietschy, professeure associée à la section d'histoire de l'art de l'Université de Lausanne et spécialiste des pratiques artistiques liées aux technologies numériques, dans son podcast Le Point J.
Son diagnostic est double. D'abord, l'usage de l'IA n'ayant pas été assumé dès le départ, le « pacte » entre l'auteur et son lectorat a été menacé. Le lecteur d'un roman achète autre chose qu'un texte : il achète une voix, une subjectivité, une promesse d'authenticité. Cette promesse semble avoir été rompue.
« Ce livre a été encensé par la critique », relève Nathalie Dietschy, « et donc ça pose la question des résultats extrêmement sophistiqués auxquels on peut arriver de nos jours avec l'usage des IA génératives ».
L'IA peut-elle écrire un livre intéressant ?
La question dépasse le cas Orélien. « On peut, effectivement, obtenir un livre de qualité en utilisant une IA générative », estime la professeure lausannoise, à condition de savoir l'utiliser.
Mais cette capacité technique ouvre un chantier philosophique plus délicat. « Ça pose des questions en termes de créativité parce qu'au fond, la création, ce n'est pas une question probabiliste, ce n'est pas une moyenne, c'est précisément de la singularité », souligne-t-elle. Une IA générative, face à une requête, produit une réponse à partir des bases de données sur lesquelles elle a été entraînée. Elle donne « une réponse qui est, selon elle, la plus probable ». La littérature, elle, vit précisément de l'improbable.
C'est la thèse défendue par Le Temps : là où la base de données d'une IA propose l'omniscience, l'auteur humain propose une pensée. La distinction n'est pas sentimentalité d'arrière-garde ; elle touche à la nature même de l'acte créateur et à la valeur que nous lui accordons.
Transparence : le lecteur veut savoir
Le public, lui, a déjà tranché sur un point. Selon une étude Ipsos BVA - CESI école d'ingénieurs publiée en octobre 2026, plus de neuf Français et Françaises sur dix estiment que si l'IA a été utilisée pour une partie ou la totalité de l'écriture d'un livre, cela devrait être obligatoirement mentionné sur la couverture.
Ce chiffre impose une conclusion simple : la transparence doit devenir la règle. Un marché fonctionne lorsque l'acheteur dispose d'une information fiable ; un lectorat est libre lorsque l'on ne lui dissimule pas la nature de ce qu'il lit. L'industrie du livre, les jurys littéraires et les diffuseurs ont intérêt à inscrire cette exigence dans leurs usages avant qu'une réglementation tatillonne ne s'en charge à leur place. L'initiative privée, ici comme ailleurs, vaut mieux que la contrainte publique.
Restent les questions ouvertes, et elles sont lourdes. Sera-t-il de plus en plus difficile de distinguer un texte entièrement écrit par un humain d'un texte rédigé à l'aide de l'IA ? Qu'est-ce qui fait la valeur d'un roman ? L'affaire Orélien ne clôt aucun de ces débats. Elle les rend simplement impossibles à ignorer, et le monde du livre devra y répondre avant que la prochaine controverse ne s'en charge.
Questions fréquentes
De quoi Thélyson Orélien est-il accusé ?
Il est accusé d'avoir utilisé l'intelligence artificielle pour écrire son roman « C'était ça ou mourir ». Il reconnaît avoir eu recours à l'IA pour des recherches historiques, mais affirme qu'aucune phrase du livre n'a été créée par une machine.
Quelles conséquences concrètes pour le livre ?
Le roman a été retiré des sélections de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt, et son éditeur, les Éditions du Boréal, a mis fin à sa collaboration avec l'auteur et renoncé à réimprimer l'ouvrage. Le livre continue toutefois de se vendre à des dizaines de milliers d'exemplaires.
Que pense le public de l'usage de l'IA dans les livres ?
Selon une étude Ipsos BVA - CESI publiée en octobre 2026, plus de neuf personnes sur dix en France estiment que l'usage de l'IA pour tout ou partie de l'écriture d'un livre devrait être obligatoirement mentionné sur la couverture.
