Le procès des « Dubaï Papers » s'est ouvert lundi 2 novembre 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris, où 13 personnes et trois sociétés répondent de fraude fiscale et de blanchiment en bande organisée jusqu'au 3 décembre. Au cœur du système présumé figure une société née en Suisse, Jawer, relocalisée aux Émirats arabes unis en 2007 pour échapper à la levée du secret bancaire helvétique.
C'est ce détail qui devrait retenir l'attention du lecteur suisse. L'affaire ne se contente pas d'égratigner des fortunes françaises; elle retrace l'itinéraire d'une officine qui a su se déplacer au rythme des règles, quitte à quitter notre pays précisément au moment où la transparence y progressait.
Une plongée rare dans l'industrie de la fraude fiscale
Le parquet national financier (PNF) qualifie la structure d'« officine de fraude fiscale et de blanchiment à grande échelle ». Selon rts.ch, le dossier se nourrit de milliers de documents internes remis anonymement sur une clé USB au PNF en janvier 2019, une manne documentaire qui offre un niveau de détail rarement atteint dans un dossier financier international de cette ampleur.
L'affaire avait été révélée en septembre 2018 par l'hebdomadaire L'Obs. Le procès, ouvert lundi, juge non pas de simples contribuables mais l'arrière-boutique de la fraude présumée: dirigeants, employés, apporteurs d'affaires, prête-noms. Le Monde précise que neuf responsables du cabinet Hélin International, trois avocats et un expert-comptable français comparaissent à la barre.
Jawer, une société née en Suisse
Tout commence avec la société suisse Jawer, relocalisée aux Émirats arabes unis à partir de 2007 pour contourner la levée du secret bancaire. Depuis la zone franche de Ras el-Khaïmah, émirat au nord de Dubaï, elle opère sous le nom de Helin. Le calendrier parle de lui-même: à l'heure où la Suisse négociait son passage à l'échange automatique de renseignements et où Berne démantelait l'opacité bancaire, l'industrie de l'évasion se cherchait d'autres cieux. Elle les a trouvés dans les Émirats.
Ce constat devrait interroger les défenseurs du modèle helvétique. La Suisse a fait son travail; le secret bancaire a été levé, les conventions fiscales signées. Mais la fraude, elle, ne disparaît pas. Elle se déplace vers des juridictions moins coopératives, où la zone franche tient lieu de droit. Le combat pour l'intégrité fiscale est global, ou il n'est pas.
Alias, valises de billets et sociétés offshore
La masse de documents saisis jette une lumière contre-nature sur un monde qui a précisément l'opacité pour fonds de commerce. Les codes des affaires y croisent parfois ceux de la criminalité organisée: messageries chiffrées, alias dans les communications internes, argent discrètement remis aux contribuables via des valises de billets ou des cartes prépayées.
Les chiffres donnent la mesure du système. Pour les seuls résidents fiscaux français, l'accusation estime que Jawer/Helin a géré plus de 200 millions d'euros d'actifs, dissimulés via 658 sociétés offshore, pour le compte de 322 contribuables. Les fonds étaient éparpillés des Bahamas à l'île Maurice, de Hong Kong à Porto Rico. Au total, plus d'une centaine de contribuables français aisés auraient échappé à au moins 54 millions d'euros d'impôts entre 2007 et 2018.
L'officine est aussi soupçonnée d'avoir proposé à des entreprises de diminuer artificiellement leur base imposable via des factures fictives ou surévaluées d'honoraires ou de sous-traitance, avant de leur permettre de récupérer par des voies détournées les sommes sorties de leur comptabilité.
Un prince belge à la barre
À la tête de cette structure compartimentée se trouvait le prince belge Henri de Croÿ, 68 ans, alias « A3 » dans les communications internes. L'aristocrate a été le premier appelé à la barre pour entendre la lecture des faits qui lui sont reprochés.
Pour le PNF, son expertise en fiscalité internationale, ses réseaux mondains dans l'aristocratie et la haute bourgeoisie européennes, ainsi que sa connaissance du fonctionnement de la justice, acquise lors de précédents démêlés judiciaires en Belgique, « permettent d'expliquer en grande partie l'étendue et la pérennité de cette fraude ».
« Henri de Croÿ ne conteste pas les éléments qui lui sont aujourd'hui opposés. Le point de cette audience sera toutefois d'établir une frontière claire entre ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas, entre ce qui lui est imputable et ce qui ne relève pas de sa responsabilité. À partir de là, le tribunal devra définir une peine adaptée », a déclaré son avocat, Me Antoine Vey, à l'AFP avant l'audience.
Sur les bancs des prévenus figurent également son frère et associé Emmanuel de Croÿ, ainsi que la mécène britannique Géraldine Whittaker, dont les trusts caritatifs auraient servi à cacher l'argent de certains clients. Avant le procès, des mis en cause plus secondaires ont opté pour des procédures de plaider-coupable et reçu des peines allant jusqu'à trois ans de prison avec sursis et 240'000 euros d'amende, rappelle RFI.
Des procédures en cours en Suisse
Le dossier ne s'arrête pas aux frontières françaises. D'autres procédures sont en cours en Belgique et en Suisse. Ce point mérite plus qu'une mention: notre pays n'est ni spectateur ni simple décor dans cette affaire, mais juridiction concernée, avec ses propres enquêtes et, demain, peut-être ses propres procès.
La leçon pour la Suisse est double. D'abord, la levée du secret bancaire n'a pas tué la fraude; elle l'a déplacée. Ensuite, la coopération judiciaire internationale fonctionne: une clé USB remise à Paris, des enquêtes parallèles à Bruxelles et à Berne, un procès à Paris. C'est exactement ce que réclame toute économie de marché digne de ce nom: des règles identiques pour tous, et des institutions capables de les faire respecter.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'affaire des Dubaï Papers?
Un système présumé de fraude fiscale et de blanchiment orchestré par la société Jawer, née en Suisse puis relocalisée aux Émirats arabes unis sous le nom de Helin, révélé par L'Obs en septembre 2018 grâce à des documents internes remis au parquet national financier.
Quels montages sont jugés à Paris?
Des solutions clés en main pour cacher de l'argent via des centaines de sociétés offshore, des factures fictives pour entreprises et des remises en espèces, ayant permis d'échapper à au moins 54 millions d'euros d'impôts français entre 2007 et 2018.
La Suisse est-elle concernée?
Oui. Jawer y a été créée avant sa relocalisation aux Émirats en 2007, et des procédures judiciaires sont en cours en Suisse, parallèlement à celles menées en France et en Belgique.
