Trois enfants en Suisse : un luxe que les familles ne peuvent plus s'offrir
Alors que la plupart des économies avancées voient leur natalité chuter à cause du recul du premier enfant, la Suisse fait figure d'exception. Le phénomène le plus marquant, c'est le renoncement des familles à avoir un troisième enfant. Une tendance lourde qui pèse sur la démographie helvétique et interroge notre modèle social.
Le taux de fécondité en Suisse s'élevait à 1,29 enfant par femme en 2024, un chiffre légèrement inférieur à la moyenne européenne (1,34). Mais ce qui distingue la Suisse, c'est la structure de cette baisse. Selon Laura Bernardi, professeure de démographie à l'Université de Lausanne, seule la moitié de la diminution observée ces cinq dernières années est due à une réduction des premiers enfants. L'autre moitié provient d'une tendance à former des familles plus petites.
Le coût exorbitant de la vie en Suisse
Cette réalité s'explique par des contraintes financières et structurelles. Le passage au troisième enfant déclenche un niveau de contraintes supplémentaire : besoin d'espace de vie accru, frais de garde plus élevés, réduction du temps de travail. Dans un pays où le coût de la vie est le plus élevé au monde, les villes suisses occupent les six premières places de l'indice 2026, reléguant New York à la septième place.
Élever un enfant coûte au moins un demi-million de francs aux parents en Suisse. En tenant compte de la perte de revenus liée au travail à temps partiel, cette somme peut doubler, comme l'a récemment calculé le journal Blick.
Une politique familiale peu généreuse
En comparaison européenne, la Suisse continue d'afficher une politique institutionnelle peu généreuse en matière de soutien à la parentalité. Pas de congé parental flexible, des frais de garde exorbitants pour la classe moyenne. Le dogme libéral prévaut : les enfants relèvent de la sphère privée.
Les pays scandinaves offrent un contre-exemple. Un congé parental long et bien rémunéré, des structures d'accueil abordables et disponibles encouragent la parentalité et maintiennent les mères et les pères sur le marché du travail. Mais les aides seules ne suffisent pas : la Finlande, malgré sa politique égalitaire, affiche un taux de fécondité inférieur à la Suisse (1,25).
Les enfants, un bien public ?
Selon la démographe finlandaise Anna Rothkirch, la seule mesure dont l'efficacité est prouvée pour augmenter la natalité concerne la garde des enfants. La Suisse reste remarquablement passive dans ce domaine. Les débats publics, comme lors du récent référendum sur le seuil des 10 millions d'habitants, tournent autour de la migration et des difficultés liées à la croissance démographique. Or, le potentiel serait considérable dans la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Laura Bernardi est catégorique : « Si la Suisse veut changer la donne, elle doit repenser radicalement sa situation. Les enfants doivent être considérés comme un bien public, car la prospérité et la croissance économique dépendent d'un taux adéquat de renouvellement générationnel. »
Si cette tendance se poursuit, les familles avec un seul enfant ou sans enfant deviendront la norme. La Suisse se retrouverait alors dans la même situation que la Corée du Sud, où le taux de fécondité n'est plus que de 0,7 enfant par femme.
Adaptation pour Tribune Alpine : Lucien Barret