Reine Victoria en Suisse: les aquarelles oubliées d'une monarque en exil volontaire
En 1868, la femme la plus puissante du monde posait son chevalet sur les alpages de Suisse centrale. Sous le nom d'emprunt de «Comtesse de Kent», la reine Victoria du Royaume-Uni a passé plus d'un mois à parcourir le pays, réalisant 59 dessins et aquarelles aujourd'hui conservés dans la Royal Collection à Londres. Un héritage artistique méconnu qui témoigne à la fois de son talent et de sa fragilité.
Une souveraine épuisée en quête de quiétude helvétique
Lorsqu'elle entreprend son voyage en Suisse en août 1868, Victoria est une femme brisée. La mort de son époux, le prince Albert, l'a plongée dans une profonde dépression, un état que l'on qualifierait aujourd'hui de burn-out aigu. La souveraine, qui règne alors sur un empire d'un milliard de sujets et a survécu à sept attentats, fuit les lourdes responsabilités de la couronne.
Le choix de la Suisse n'est pas anodin. Victoria voyage incognito sous le nom de «Comtesse de Kent», signe qu'elle recherche la discrétion et le repos plutôt que les honneurs officiels. Elle s'installe à la pension Wallis à Lucerne, d'où elle admire un panorama qu'elle décrit avec enthousiasme dans son journal: «La vue sur la ville avec le lac en toile de fond, entourée de somptueuses montagnes et d'une végétation luxuriante au premier plan, est idéale.»
Le rituel du thé à 17 heures et les pérégrinations artistiques
Malgré son état de faiblesse, la reine déploie une énergie surprenante. Elle parcourt toute la Suisse centrale: la chapelle de Tell, Brunnen, Küssnacht, les Mythen, Goldau, Zoug, le mont Pilate, le col du Brünig, Engelberg, le Rigi-Kulm et la Seebodenalp. Un rituel immuable ponctue ces excursions: le thé doit être servi à 17 heures précises, selon la tradition anglaise, une tâche parfois complexe pour le personnel.
La souveraine, qui a suivi des cours de dessin dès l'âge de huit ans auprès d'artistes réputés, ne se déplace jamais sans son chevalet, ses pinceaux et ses carnets de croquis. Ses œuvres témoignent d'un sens aigu de l'observation et d'un choix avisé des compositions de couleurs. Parmi ses réalisations: des panoramas sur le Titlis et les Spannörter depuis Engelberg, des vues sur le Pilate, le Rigi et les lacs d'Alpnach, de Lauerz et de Zoug, mais aussi des scènes plus intimes comme un refuge sur la Seebodenalp ou un bateau de pêcheurs sur le lac des Quatre-Cantons.
La canicule de 1868 et l'épisode de la Furka
L'été 1868 fut le plus chaud jamais enregistré de mémoire d'homme. La chaleur caniculaire épuise la souveraine en surpoids, qui écrit: «Ce climat est épouvantable... tellement humide et moite, quand il ne fait pas une chaleur torride, je me sens terriblement fatiguée, je souffre de maux de tête constants et n'ai presque pas d'appétit.»
En quête de fraîcheur, le cortège royal gagne le col de la Furka, où la reine doit se contenter d'une «misérable auberge aux chambres petites, vétustes et mal meublées». Le temps y est brumeux et froid, avec de la grêle et même quelques flocons de neige. Mais soudain, le soleil réapparaît, offrant un spectacle somptueux sur le glacier du Rhône. Victoria s'émerveille: «La vue est si extraordinaire qu'elle semble presque irréelle!» Elle s'installe et réalise un tableau grand format des blocs de glace dentelés, tout en savourant son traditionnel thé de l'après-midi.
Un héritage artistique et politique
Le long règne de Victoria, 63 ans, a laissé un héritage politique majeur, marqué par l'expansion coloniale et le «splendide isolement». Mais son expression artistique a également permis aux panoramas des montagnes suisses de faire le tour du monde. Ses aquarelles, conservées dans la prestigieuse Royal Collection à Londres, constituent un témoignage unique de la Suisse du XIXe siècle, vue par les yeux d'une monarque en quête de réconfort.
Cet épisode rappelle aussi l'attrait durable de la Suisse comme terre de refuge et de ressourcement, une constante de notre histoire nationale qui mérite d'être rappelée.
Questions fréquentes sur le séjour de la reine Victoria en Suisse
Pourquoi la reine Victoria voyageait-elle sous le nom de «Comtesse de Kent»?
Victoria voyageait incognito pour éviter les honneurs officiels et trouver le calme dont elle avait besoin pour se rétablir. Ce choix lui permettait de séjourner en Suisse à titre privé, sans les contraintes protocolaires liées à son rang.
Combien d'œuvres la reine Victoria a-t-elle réalisées lors de son séjour en Suisse?
Elle a réalisé 59 dessins et aquarelles pendant son séjour de plus d'un mois en Suisse centrale. Ces œuvres sont aujourd'hui conservées dans la Royal Collection à Londres.
Quels lieux suisses la reine Victoria a-t-elle visités en 1868?
Elle a parcouru toute la Suisse centrale: Lucerne, la chapelle de Tell, Brunnen, Küssnacht, les Mythen, Goldau, Zoug, le mont Pilate, Engelberg, le Rigi-Kulm, la Seebodenalp, le col du Brünig et le col de la Furka.