Emily Kam Kngwarray, une cartographie sacrée exposée à Lens
Jusqu'au 8 novembre, la Fondation Opale à Lens (VS) consacre une exposition à Emily Kam Kngwarray (1914-1996). Cette artiste aborigène, qui a commencé à peindre après 70 ans, mêle cartographies sacrées, motifs rituels et couleurs en mouvement. Son œuvre, ancrée dans le désert central australien, interroge notre rapport au territoire et à la transmission.
Une artiste révélée sur le tard
Originaire d'Alhalker, dans la région de Sandover, au cœur du désert central australien, Emily Kam Kngwarray découvre la peinture sur le tard. Avant cela, elle travaille le batik au sein de la communauté d'Utopia, une région autonome aborigène d'Australie reconnue comme le berceau d'un mouvement artistique féminin majeur. Lorsqu'elle commence à peindre, elle a déjà plus de 70 ans. Jusqu'à la fin de sa vie, l'artiste poursuit une pratique intense qui lui vaut une reconnaissance rapide.
Des toiles qui racontent un territoire
Les toiles d'Emily Kam Kngwarray racontent avant tout un territoire. Des réseaux de pointillés s'étendent sur la surface de la toile et dessinent ce qui apparaît comme des cartographies sacrées. Son travail puise notamment dans les rites féminins. Lors des cérémonies, les femmes se peignent le corps avec des motifs qu'Emily Kam Kngwarray réinterprète dans ses tableaux. L'artiste représente également les sinuosités de l'igname, une racine qui occupe une place importante dans la cosmogonie de sa région. Ces formes serpentines traversent ses compositions et participent à l'évocation de son univers.
Peindre au plus près du sol
Comme de nombreuses artistes aborigènes, Emily Kam Kngwarray travaille au sol. Cette manière de peindre fait écho à un geste ancestral. « Elle utilise son pinceau avec une précision parfaite, comme elle utilisait certainement son bâton à fouir », explique Bérengère Primat, directrice de la Fondation Opale, dans l'émission Vertigo du 29 septembre. Utilisé pour creuser la terre, cet outil accompagne traditionnellement le travail des femmes aborigènes.
L'artiste développe également une technique particulière en plongeant parfois son pinceau dans plusieurs couleurs en même temps. Ce procédé produit des effets visuels singuliers et accentue l'impression de mouvement qui caractérise certaines de ses œuvres. Pour Bérengère Primat, cette peinture dégage une véritable « énergie vitale », étroitement liée au cycle de la vie.
Bien plus que de l'abstraction
Face à ces compositions, le regard occidental peut être tenté d'établir un rapprochement avec l'impressionnisme. Une comparaison que le curateur Samuel Gross juge réductrice : « L'impressionnisme, c'est l'idée de combler un vide dans un instantané », estime-t-il. Selon lui, Emily Kam Kngwarray poursuit une autre démarche : montrer que « tout est vibration ». Une vibration qui traverse le spectateur et l'inscrit dans la durée.
Reconnue de son vivant, l'artiste voit son influence grandir encore après sa disparition. Sa participation à la Biennale de Venise en 1997, un an après sa mort, constitue un moment important pour la visibilité de l'art aborigène contemporain. La présentation de son œuvre monumentale 'Earth's Creation' en 2015 contribue également à renforcer sa renommée internationale. Le tableau célèbre le renouveau de la Terre après la pluie.
L'impact du travail d'Emily Kam Kngwarray dépasse le cadre de l'art aborigène, aime à rappeler Samuel Gross. Le plasticien américain Sol LeWitt compte parmi les artistes marqués par sa peinture, ainsi que des architectes associés au brutalisme dès la fin des années 1960 et au début des années 1980 en Australie.
Propos recueillis par Florence Grivel
Adaptation web : Sébastien Foggiato
'Emily Kam Kngwarray', Fondation Opale, Lens (VS), jusqu'au 8 novembre 2026.