Livres d’occasion en Allemagne : l’IA avale notre patrimoine culturel
Depuis mai, les libraires et antiquaires allemands voient leurs ventes de livres d’occasion exploser. Des commandes massives, passées en ligne par des intermédiaires, sont expédiées vers l’Amérique du Nord. De nombreux vendeurs soupçonnent que ces achats servent à entraîner des modèles d’intelligence artificielle. Un phénomène qui interroge sur la protection du droit d’auteur et la préservation de notre héritage culturel.
Des commandes mystérieuses venues d’outre-Atlantique
Roger Sonnewald, directeur de l’une des plus anciennes librairies d’Allemagne à Tübingen (Bade-Wurtemberg), a d’abord été intrigué par une commande passée sur une plateforme de vente en ligne. La sélection des titres, mêlant une œuvre d’Hermann Hesse et un recueil de chansons régionales souabes, lui a paru déconcertante. Mais c’est en prenant conscience de l’ampleur du phénomène qu’il a compris la finalité de ces achats.
« Au début, on ne savait pas trop quelles étaient les intentions derrière tout ça, explique-t-il. C’était assez énigmatique, puisqu’on parle d’entreprises intermédiaires qui achètent d’abord les livres en Allemagne, puis les expédient à l’étranger. Mais je pense que les choses sont devenues claires pour tous ceux qui voulaient le voir, au plus tard en juin : ces livres sont de la nourriture pour l’IA, pour le dire de façon un peu crue. »
Scannage à grande échelle : un modèle déjà connu
En janvier, le Washington Post révélait l’existence du « Projet Panama » d’Anthropic, consistant à acheter des millions de livres pour les désassembler et les scanner page par page. Les libraires allemands sont convaincus d’avoir affaire à des pratiques similaires. Zoom Books, la principale entreprise derrière ces achats en Allemagne, assure ne pas détruire les livres, mais refuse de divulguer l’identité de ses clients. Une opacité qui alimente les soupçons.
Un débat qui divise la profession
Le phénomène ne fait pas l’unanimité chez les libraires. Certains y voient une aubaine pour écouler des stocks dormants – livres de cuisine, guides de voyage, manuels techniques obsolètes – dont plus personne ne voulait. Un argument que Roger Sonnewald comprend, mais qu’il nuance : « Dès lors qu’il y a d’autres livres parmi ces commandes, comme des titres philosophiques ou de la littérature, c’est aussi une question de patrimoine culturel et de contenu. Si tout cela se perd, c’est un peu comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury : les livres physiques se raréfient et on se retrouve avec des contenus artificiels sur Internet, raccourcis, modifiés, ou dont l’accès devient plus difficile. Je trouve cela effrayant. »
La question juridique du droit d’auteur
Au-delà du débat culturel, un argument juridique se pose. Les ouvrages concernés, datant des années 1970 et au-delà, sont encore protégés par le droit d’auteur en Allemagne. Le syndicat professionnel du commerce du livre dénonce un « vol de propriété intellectuelle sans précédent » et réclame plus de transparence sur les données utilisées pour entraîner les IA. Plusieurs procédures sont en cours outre-Rhin, et la Cour de justice de l’UE doit se pencher sur le sujet. Le débat est loin d’être tranché.
FAQ
Pourquoi les IA achètent-elles des livres d’occasion ?
Les modèles d’intelligence artificielle nécessitent d’immenses volumes de données textuelles pour leur entraînement. Les livres d’occasion, souvent protégés par le droit d’auteur, offrent une source de contenu de qualité, mais leur utilisation sans autorisation soulève des questions juridiques et éthiques.
Quels types de livres sont ciblés ?
Les commandes portent sur des ouvrages variés : littérature, philosophie, guides pratiques, manuels techniques obsolètes. Les libraires signalent une sélection hétéroclite, allant de classiques à des recueils régionaux.
Quelles sont les conséquences pour les libraires ?
Pour certains, ces ventes représentent une opportunité de liquider des stocks dormants. Pour d’autres, elles menacent le patrimoine culturel et la disponibilité des livres physiques, tout en posant un problème de propriété intellectuelle.