Agriculture: la Suisse perd plus de 800 fermes par an, le modèle helvétique à l'épreuve
Selon le dernier relevé de l'Office fédéral de la statistique (OFS), la Suisse a perdu plus de 800 exploitations agricoles en 2025. Derrière ces chiffres se dessine une réalité complexe, entre difficultés économiques, isolement et questionnements sur l'avenir d'un métier qui se transmet souvent de génération en génération. Trois agriculteurs, Athos, Marlène et Léonard, ont accepté de témoigner dans l'émission La Discute, offrant un éclairage cru sur les défis quotidiens de la profession.
Un métier, un mode de vie, des sacrifices
Athos, 70 ans, aujourd'hui retraité, a repris le domaine familial à la sortie du collège. Bon élève, il se battait pour être premier de classe avec un camarade devenu directeur d'hôpital. Avec le recul, il reconnaît que son salaire n'a jamais égalé celui de son condisciple. Face à lui, Léonard, jeune agriculteur installé dans le Jura, a grandi près de Lausanne dans une famille de médecins. Titulaire d'un bachelor en économie, il a tout quitté pour acheter une ferme. Un paradoxe: celui qui a hérité du métier aurait voulu faire les études de l'autre, et inversement.
Marlène, elle, élève des vaches laitières et monte à l'alpage de mai à octobre, pendant que son mari cultive colza, tournesol, betterave et blé en plaine. Elle compte cinquante heures de travail par semaine, sans inclure le jardin, la lessive ni l'administratif qu'elle traite après 21h00, une fois son fils couché. Les vacances restent une notion abstraite: Marlène s'est offert trois jours de congé le printemps dernier, les premiers depuis la naissance de son fils il y a six ans. Elle en a profité pour rendre visite à un agriculteur en Bretagne. Pour voir ses vaches.
La place des femmes dans l'agriculture suisse
Marlène est née trois ans avant son frère. Elle suivait son père partout sur l'exploitation, mais à la naissance du garçon, elle a perdu sa place. Le tracteur était destiné à son frère, c'est la tradition. Lorsqu'elle a annoncé son souhait de suivre une formation agricole, son entourage a prévenu ses parents: ne la laissez pas faire, elle va souffrir.
Lors des tractations pour acheter son domaine, les vendeurs s'adressaient systématiquement à son mari, qui renvoyait la question vers elle. Aujourd'hui, c'est elle la patronne, c'est elle qui touche les paiements directs. Son mari travaille comme ouvrier agricole. Une inversion encore rare: selon l'OFS, seules 8,1% des exploitations suisses sont dirigées par une femme.
La disparition orchestrée des fermes?
Pour ceux qui ne sont pas issus du milieu paysan, trouver une ferme à racheter relève souvent du parcours du combattant. Quand une exploitation ferme, les paysans voisins la reprennent pour s'agrandir. Celui qui arrive sans héritage est un concurrent de plus dans une bataille pour la terre. Léonard, installé dans le Jura depuis bientôt deux ans, sait qu'il n'aurait jamais trouvé l'équivalent de son domaine dans le canton de Vaud, d'où il est originaire.
La discussion s'échauffe sur la charge administrative. Marlène décrit des annonces à effectuer sur ordinateur pour chaque traitement, chaque récolte, chaque semis. Athos, devenu contrôleur d'exploitations avec les années, ne veut rien entendre: pour lui, c'est un faux débat. Le nerf de la guerre est ailleurs: c'est le prix.
L'isolement, un danger silencieux
L'autre enjeu majeur est l'isolement. Autrefois, les paysans se retrouvaient chaque matin à la laiterie. On savait qui allait mal. Aujourd'hui, on ne croise plus que le chauffeur du camion qui vient chercher le lait directement à la ferme. Athos, devenu mentor auprès de paysans en difficulté, énumère les épreuves qui finissent par trop peser: la séparation, l'endettement, les contrôles, et personne à qui parler. Dans un métier où l'on se compare en permanence, dire que l'on n'y arrive plus reste presque impossible.
Malgré tout, un attachement viscéral au métier
Et pourtant, l'amour du métier reste chevillé au corps. Athos parle du blé qui lève en automne comme d'un spectacle qu'aucun autre métier n'offre. Marlène dit simplement qu'elle adore produire. Léonard, lui, résume tout en quelques mots: depuis qu'il s'est installé, il a la meilleure vie du monde.
Ces témoignages posent une question fondamentale pour le modèle helvétique: comment préserver une agriculture capable de nourrir le pays tout en offrant des conditions de vie dignes à celles et ceux qui la font vivre? La réponse, sans doute, se trouve dans un dialogue renouvelé entre le monde paysan, les pouvoirs publics et les citoyens.