Le Tour de France, un rempart contre le vote d'extrême droite dans les campagnes
Une étude italo-suisse, menée par les universités Bocconi de Milan et de Zurich, révèle que le passage du Tour de France dans les petites communes réduit le vote pour l'extrême droite à l'élection suivante. Un effet modeste, de 1 à 2 points de pourcentage, mais qui s'avère significatif dans les territoires les plus marginalisés. En 2022, année record pour le Rassemblement national, cela aurait coûté entre 1,3 et 1,7 point de pourcentage à Marine Le Pen au niveau national.
Comment le Tour désamorce-t-il le vote protestataire ?
Le Tour de France est peu politisé : pas de discours, peu de manifestations, une sorte de trêve nationale pendant trois semaines. “Les gens sont attachés à deux choses : les paysages français qu’on voit à la télévision et la course en tant que telle. La classe politique a compris que ce n’était pas nécessairement un bon calcul de vouloir porter un message dans ce contexte-là”, observe Eric Fottorino, journaliste et spécialiste du cyclisme.
Pourtant, cette compétition aurait un effet politique bien réel. Après avoir suivi sur une vingtaine d’années les communes françaises traversées par la course, les auteurs concluent que son passage réduit le vote pour l’extrême droite à l’élection suivante. Ce recul est particulièrement marqué dans les territoires les plus éloignés des grandes villes. “Il est plus fort dans les communes qui sont plus petites, plus pauvres, avec plus d’ouvriers, moins de diplômés, les communes où l’extrême droite fait déjà des scores assez bons”, explique Maëlle Delouis-Jost, doctorante en sociologie à l’Université de Zurich et coautrice de l’étude.
Les oubliés de France soudain sous les projecteurs
Ces communes correspondent précisément aux territoires que le Rassemblement national cible dans sa rhétorique. Le parti mise sur le sentiment d’abandon des zones rurales et périphériques, où les services publics ferment et où l’on se sent oublié des grandes métropoles. Or, l’une des hypothèses est que le passage de la course – et sa médiatisation – viendrait en partie contrecarrer ce discours. “C’est difficile de capitaliser sur le fait d’être les ‘oubliés de la France’ le jour où le village passe à la télévision devant des millions de personnes”, analyse Maëlle Delouis-Jost.
Eric Fottorino partage cette analyse. “Les Français modestes disent souvent aux organisateurs du Tour : ‘merci de ne pas nous oublier’. Ils sont flattés que la course ne s’occupe pas seulement des grandes villes”, observe-t-il. Voir sa commune à la télévision devant des millions de téléspectateurs crée un sentiment d’appartenance au récit national, qui atténuerait temporairement le ressentiment vis-à-vis du reste du pays.
Un effet économique temporaire mais réel
Le passage de la course génère aussi de l’affluence, des touristes, remplit les hôtels et les restaurants. Cette dynamique économique temporaire constitue une autre hypothèse : elle affaiblirait aussi le sentiment de marginalisation qui nourrit le vote d’extrême droite. Pour une commune rurale, l’arrivée du Tour est une bouffée d’oxygène qui renforce le lien avec le reste du pays.
FAQ : Le Tour de France influence-t-il vraiment les élections ?
Quel est l’effet exact du Tour de France sur le vote ?
L’étude montre une réduction de 1 à 2 points de pourcentage du vote pour l’extrême droite dans les communes traversées, un effet concentré dans les territoires les plus marginalisés.
Pourquoi cet effet est-il plus fort dans les petites communes ?
Parce que ces communes sont souvent les plus touchées par le sentiment d’abandon et la rhétorique du Rassemblement national. Le passage du Tour offre une visibilité nationale qui désamorce ce discours.
Cet effet est-il durable ?
L’étude ne précise pas la durée exacte de l’effet, mais il semble temporaire, lié à la médiatisation et à la dynamique économique générée par la course.
Un modèle suisse à méditer
Cette étude italo-suisse illustre comment un événement sportif peut avoir des répercussions politiques insoupçonnées. Pour la Suisse, pays de démocratie directe et de neutralité, elle rappelle l’importance de la cohésion nationale et de la visibilité des territoires périphériques. Le Tour de France montre que la reconnaissance et l’inclusion peuvent être des antidotes puissants au vote protestataire.
Propos recueillis par Cédric Guigon