Le réarmement allemand, un défi stratégique pour la Suisse
L'Allemagne s'engage dans un réarmement sans précédent depuis 1945, avec des dépenses de défense qui passeront de 62,4 à 82,7 milliards d'euros en 2026. Pour la Suisse, cette montée en puissance de son voisin soulève des questions stratégiques fondamentales, bien au-delà des querelles actuelles sur la neutralité.
Un tournant historique dans la politique de défense allemande
Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Berlin affirme clairement son ambition de devenir la première puissance militaire européenne. Le chancelier Friedrich Merz l'annonce sans détour : d'ici 2029, les dépenses de défense atteindront 3,5% du PIB allemand. À cela s'ajoutent 25,5 milliards d'euros issus du fonds spécial pour la Bundeswehr.
Cette évolution marque une rupture avec l'ordre établi après 1945, où les États-Unis garantissaient la sécurité du continent. Lord Hastings Ismay, premier secrétaire général de l'Otan, résumait alors la doctrine atlantique : « Garder les Américains dedans, les Russes dehors et les Allemands à terre ».
Des craintes historiques qui resurgissent en Europe
Si le réarmement allemand est salué dans de nombreux pays comme une prise de responsabilité bienvenue face à la Russie, il ravive aussi des inquiétudes anciennes. La France et la Pologne, qui ont subi par le passé les agressions allemandes, observent cette évolution avec une attention particulière. La revue italienne Limes a consacré un numéro entier à cette question, s'interrogeant notamment sur la fiabilité d'une Allemagne puissante si elle était un jour dirigée par l'AfD.
La Suisse face à des questions stratégiques concrètes
Le débat suisse se limite actuellement à des querelles sur la notion de neutralité. Or, pour un petit pays comme le nôtre, les enjeux sont bien plus concrets. Quel degré de dépendance envers l'Allemagne est acceptable ? Quels systèmes d'armement doivent pouvoir être entretenus directement en Suisse ? Que se passera-t-il si Berlin a besoin de ses capacités de production en cas de crise ?
Le Conseil fédéral a déjà pris certaines décisions : il privilégie désormais les achats d'équipements en Europe plutôt qu'aux États-Unis et participe à l'European Sky Shield Initiative, le projet de défense aérienne lancé par l'Allemagne. Mais ces choix ne règlent pas la question fondamentale de la dépendance stratégique qui en découle.
Un débat nécessaire et urgent
Avec environ 7 milliards de francs consacrés à son armée en 2026, la Suisse dépense nettement moins que son voisin, même rapporté au nombre d'habitants. Cette différence de moyens pose la question de notre capacité à préserver notre indépendance dans un dispositif européen dominé par Berlin.
Il est temps d'ouvrir un débat public sérieux sur ces questions. La Suisse doit définir clairement son rôle dans le nouvel équilibre européen, entre interopérabilité nécessaire et préservation de sa souveraineté. Le moment est venu de regarder la réalité en face : le réarmement allemand n'est pas une abstraction géopolitique, c'est une réalité qui touche directement aux intérêts stratégiques de notre pays.
Photo : Sebastian Gollnow