Guerre en Iran : l'impasse stratégique des États-Unis face à Téhéran
Après cinq mois de conflit, les États-Unis peinent à rouvrir durablement le détroit d'Ormuz ou à imposer leurs conditions à Téhéran. L'Iran, de son côté, compense son infériorité militaire en multipliant les fronts et en exposant les alliés de Washington.
Mardi, un cargo a signalé avoir été touché par un projectile non identifié au large d'Oman. Au même moment, Donald Trump affirmait que des discussions avec l'Iran étaient en cours, tandis que Téhéran assurait ne parler qu'avec Oman de la navigation dans le détroit d'Ormuz. Cette scène résume un rapport de force devenu illisible : Washington alterne menaces, frappes et ouvertures diplomatiques sans parvenir à imposer une issue. Téhéran, lui, élargit progressivement le champ de la confrontation, des routes maritimes aux bases américaines en passant par les infrastructures énergétiques du Golfe.
Une compétition d'endurance à l'échelle du Moyen-Orient
L'affrontement lancé le 28 février par les États-Unis et Israël ne se joue plus principalement dans le ciel iranien. Il s'est transformé en compétition d'endurance à l'échelle du Moyen-Orient. Incapable de rivaliser avec la puissance de feu américaine, Téhéran cherche à rendre la poursuite de la guerre plus coûteuse pour les partenaires de Washington et pour l'économie mondiale que ne le serait un compromis sur Ormuz.
La stratégie iranienne : gagner sans vaincre
La stratégie iranienne ne vise pas une victoire militaire classique. Elle consiste à élargir graduellement le nombre de pays, de voies commerciales et de cibles exposées, tout en restant sous le seuil d'une guerre totale. Michael Knights, chercheur au Washington Institute, décrit une méthode permettant à Téhéran de « surenchérir en échelonnant ses options d'escalade », de manière à pouvoir introduire chaque semaine une nouveauté, que ce soit « une nouvelle zone géographique [touchée], un nouveau type d'arme ou un nouveau type de cible ». À défaut de pouvoir vraiment « faire mal » aux États-Unis ou à Israël, son principal avantage est de « pouvoir atteindre les États de la région et l'économie mondiale ».
L'attaque menée le 29 juillet contre une base américaine en Jordanie illustre ce changement d'échelle. Selon Arman Mahmoudian, chercheur en relations internationales à l'Université de Floride du Sud, la suspension des frappes américaines depuis le 23 juillet avait placé l'Iran dans une situation défavorable : le blocus maritime demeurait en vigueur et son économie ne pouvait retrouver un fonctionnement normal. En visant les forces américaines en Jordanie, Téhéran aurait cherché à sortir de cette position d'attente et à montrer qu'il conservait une capacité d'initiative dans l'escalade.
Les limites des bombardements américains
Cette capacité de Téhéran à reprendre l'initiative tient aussi aux limites de la campagne américaine. Washington conserve les moyens de frapper l'Iran, mais les bombardements ont déjà détruit une grande partie des installations fixes et clairement identifiées. Les cibles restantes — lanceurs mobiles, drones, dépôts dispersés ou dissimulés — sont plus difficiles à localiser et peuvent être déplacées rapidement sur un territoire immense. Frank Kendall, ancien secrétaire à l'US Air Force, expliquait que les objectifs les plus accessibles avaient pratiquement disparu.
Pour assurer durablement la liberté de navigation sur le détroit d'Ormuz, qui reste l'objectif prioritaire de Washington, il faudrait une présence navale bien plus importante, voire des opérations sur le sol iranien. Jason Campbell, ancien fonctionnaire du Pentagone, estime qu'« il est très difficile d'imaginer un scénario permettant de sécuriser de manière satisfaisante le détroit sans forces terrestres ». Une telle opération nécessiterait le déploiement de dizaines de milliers de soldats, non seulement pour neutraliser les munitions dissimulées par l'Iran, mais aussi pour sécuriser des centaines de kilomètres de côtes et de vastes étendues de territoire intérieur. Une option qui exposerait directement Washington à des pertes élevées et irait à l'encontre de la promesse du président américain d'éviter une nouvelle guerre d'occupation.
L'usure réduit encore la liberté d'action américaine. Les commandants ont alerté la Maison Blanche sur la raréfaction des cibles encore accessibles et sur la diminution rapide de certaines réserves de munitions. Selon une analyse du Center for Strategic and International Studies, les stocks d'intercepteurs Patriot auraient reculé de 65 % depuis le début du conflit, et ceux du THAAD de 38 %. Au 21 juillet, le coût de la guerre atteignait déjà 37,5 milliards de dollars, tandis que les pertes américaines s'élevaient à 18 morts et 642 blessés.
Les alliés de Washington : levier et risque pour Téhéran
De son côté, l'Iran ne cherche pas seulement à atteindre directement les forces américaines. En menaçant les bases, les ports et les infrastructures énergétiques des partenaires de Washington, Téhéran espère les convaincre que la poursuite de la guerre leur coûtera trop cher. La Jordanie, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, Oman et l'Arabie saoudite se retrouvent ainsi exposés à des représailles provoquées par des décisions militaires qu'ils ne maîtrisent pas toujours.
Cette pression semble avoir produit un premier effet. Selon le Wall Street Journal, plusieurs monarchies du Golfe ont demandé à Donald Trump de renoncer à une nouvelle campagne de bombardements et de privilégier les négociations. En élargissant la menace aux voisins de l'Iran, Téhéran tente de transformer les alliés régionaux des États-Unis en relais de sa propre pression diplomatique sur Washington. Mais cette stratégie peut aussi se retourner contre lui. À la fin juillet, l'Arabie saoudite a participé avec les États-Unis à des frappes contre des groupes pro-iraniens en Irak, devenant ainsi plus directement impliquée dans les combats.
Mona Yacoubian, directrice du programme Moyen-Orient au Center for Strategic and International Studies, estime que les deux camps tentent de rompre l'impasse en augmentant la pression militaire. Or, plus cette logique progresse, plus elle réduit les possibilités de négociation et augmente le risque que de nouveaux États entrent dans le conflit.
FAQ : questions clés sur le conflit Iran-États-Unis
Quel est l'objectif principal des États-Unis dans ce conflit ?
L'objectif prioritaire de Washington est de rouvrir durablement le détroit d'Ormuz pour garantir la liberté de navigation, un enjeu économique et stratégique majeur pour l'économie mondiale.
Pourquoi l'Iran ne cherche-t-il pas une victoire militaire classique ?
L'Iran, en infériorité militaire, adopte une stratégie d'usure : élargir les fronts et exposer les alliés de Washington à des coûts élevés pour forcer un compromis sur Ormuz.
Quels sont les risques d'escalade régionale ?
La pression militaire croissante des deux camps réduit les possibilités de négociation et pourrait entraîner l'entrée de nouveaux États dans le conflit, notamment les monarchies du Golfe.