Démocratie locale en péril : les petites communes suisses peinent à recruter des élus
Le modèle démocratique helvétique fait face à un défi inédit : dans plusieurs cantons, des communes se retrouvent sans candidats pour pourvoir leurs exécutifs locaux. Cette situation révèle une crise profonde de l'engagement citoyen au niveau communal, mettant en question la viabilité de notre système de gouvernance de proximité.
Un phénomène préoccupant qui s'étend
À Villars-Epeney, petit village vaudois de 100 habitants, aucun candidat ne se présente pour les cinq sièges municipaux aux élections du 8 mars 2026. Moranne Roulier, syndique sortante et quatrième génération de sa famille à exercer cette fonction, a pris la décision de ne pas briguer un nouveau mandat.
"La charge de travail est très lourde", explique cette employée de commerce qui, après ses journées professionnelles, inspecte les containers de la déchetterie et contrôle le réservoir d'eau communal. "Je maîtrise mieux les ordinateurs que les réservoirs d'eau. Personne ne m'a appris à faire ce genre de choses."
Cette situation n'est pas isolée. Dans le canton de Vaud, 39 communes sur 290 n'ont pas trouvé suffisamment de candidats pour pourvoir tous les sièges de leurs exécutifs. Syens se trouve également sans aucun candidat. Dans le canton de Fribourg, Plaffeien connaît la même difficulté.
Une charge incompatible avec la vie moderne
L'analyse des causes révèle un décalage croissant entre les exigences de la fonction et les réalités contemporaines. Ludovic Peguiron, syndic sortant de Bercher, quantifie précisément cette charge : "Un minimum de 20% de mise à disposition en semaine pendant les heures de bureau. La tâche de syndic prend un peu plus de 50%. Un municipal qui veut s'impliquer, c'est 40%."
Cette réalité explique pourquoi seuls les retraités, cadres supérieurs ou indépendants peuvent généralement s'investir dans ces fonctions. Le système actuel exclut de facto une large partie de la population active.
Des défis croissants pour les élus locaux
Séverine Evéquoz, du réseau vaudois Politiciennes.ch, identifie des obstacles supplémentaires : "Les problèmes des communes se complexifient. La politique est plus polarisée. Cette proximité avec la population rend peut-être plus difficile d'assumer ses responsabilités en tant qu'exécutif."
L'absence de formation spécifique constitue un autre frein majeur. "Il n'y a pas de cursus qui vous amène à prendre ces fonctions. Dans certaines communes, il n'y a pas de parti pour vous amener de nouvelles compétences. Les gens se retrouvent un peu isolés", souligne-t-elle.
Des élections par défaut
Quand aucun candidat ne se présente, la loi permet d'élire n'importe quel citoyen éligible, parfois à son insu. C'est ainsi que Stéphane Scheidegger est devenu maire de Mettembert dans le Jura. "Après plusieurs demandes, j'ai finalement accepté de siéger comme conseiller, puis j'ai accepté la mairie. Quand un grand nombre de citoyens met ton nom dans les urnes, c'est quand même une reconnaissance."
Cette pratique, bien que légale, interroge sur la légitimité démocratique de telles élections.
Vers une refonte nécessaire du système
Face à cette crise, plusieurs pistes d'amélioration émergent. Ludovic Peguiron plaide pour un allégement professionnel des personnes intéressées et la garantie de retrouver leur poste à la fin de leur engagement.
Pour Séverine Evéquoz, "promouvoir et faciliter l'engagement politique relève d'une tâche publique que les cantons doivent absolument empoigner."
L'avenir de la démocratie communale en question
Moranne Roulier, malgré son retrait, reste lucide sur les enjeux : "Ça va être de plus en plus compliqué de trouver des candidats pour des petites communes. Je ne pense pas que c'est viable à long terme. Beaucoup vont partir sur des fusions."
Si cette prédiction se confirme, c'est tout un pan de notre modèle démocratique qui pourrait disparaître. À Villars-Epeney, si les cinq prochains municipaux élus démissionnent, le village pourrait être mis sous régie cantonale.
Cette crise interpelle sur l'adaptation nécessaire de nos institutions démocratiques aux réalités du XXIe siècle. La préservation de notre système de gouvernance locale exige des réformes structurelles qui concilient engagement citoyen et contraintes de la vie moderne.