La démocratie locale en péril : quand les communes suisses ne trouvent plus d'élus
Dans le petit village vaudois de Villars-Epeney, une réalité troublante se dessine. Moranne Roulier, syndique trentenaire, termine ses journées de travail par une seconde mission : inspecter les containers de la déchetterie communale. « Comme on n'a pas d'employés communaux, c'est à nous de venir jeter un œil », explique-t-elle, incarnant parfaitement les défis auxquels font face nos petites communes.
Un héritage familial qui s'arrête
Issue d'une lignée politique locale – quatrième génération de la famille Roulier à siéger à la municipalité – Moranne avait appris le métier auprès de son père et grand-père. Pourtant, après une seule législature, sa décision est prise : elle ne se représentera pas aux élections du 8 mars 2026.
« Il y a une bonne collégialité, c'est sûr. Mais on pense tous la même chose : la charge de travail est très lourde », confie-t-elle. Plus préoccupant encore, ses quatre collègues municipaux ont également renoncé à briguer un nouveau mandat. Résultat : aucun candidat pour les cinq sièges à pourvoir dans ce village de 100 habitants.
Un phénomène qui s'étend
Villars-Epeney n'est malheureusement pas un cas isolé. Dans le canton de Vaud, 39 communes sur 290 peinent à trouver suffisamment de candidats pour leurs exécutifs locaux. La commune de Syens se trouve dans la même situation critique, sans aucun candidat.
Le phénomène touche également Fribourg, où Plaffeien n'a pas non plus de candidats, et plus de la moitié des exécutifs communaux fribourgeois ne disposent que du nombre exact de prétendants pour les sièges disponibles.
Même à Bercher, commune dix fois plus importante, les listes restent incomplètes avec 51 candidats pour 52 sièges au législatif et deux postes vacants à l'exécutif.
Un engagement chronophage
Ludovic Peguiron, syndic sortant de Bercher et directeur d'entreprise, quantifie l'ampleur de l'engagement : « Nous annonçons aux nouveaux candidats que c'est un minimum de 20% de mise à disposition en semaine pendant les heures de bureau. La tâche de syndic prend un peu plus de 50%. Un municipal qui veut s'impliquer, c'est 40% ».
Cette charge considérable explique pourquoi ce sont principalement des retraités, des cadres supérieurs ou des indépendants qui peuvent s'investir dans les exécutifs locaux. Une situation qui limite mécaniquement le vivier de candidats potentiels.
Des obstacles multiples
Séverine Evéquoz, du réseau vaudois Politiciennes.ch, identifie d'autres freins structurels : « Les problèmes des communes se complexifient. La politique est plus polarisée. Cette proximité avec la population rend peut-être plus difficile d'assumer ses responsabilités en tant qu'exécutif ».
L'absence de formation spécifique constitue un handicap supplémentaire. « Il n'y a pas de cursus qui vous amène à prendre ces fonctions. Dans certaines communes, il n'y a pas de parti pour vous amener de nouvelles compétences. Les gens se retrouvent un peu isolés », souligne-t-elle.
Des élections par défaut
Face à cette pénurie, certains citoyens se retrouvent élus malgré eux. C'est le cas de Stéphane Scheidegger, agriculteur devenu maire de Mettembert dans le Jura sans l'avoir vraiment choisi. « Après plusieurs demandes, j'ai finalement accepté de siéger comme conseiller, puis j'ai accepté la mairie. Quand un grand nombre de citoyens met ton nom dans les urnes, c'est quand même une reconnaissance », explique-t-il.
L'exemple positif des communes plus importantes
Paradoxalement, les communes plus importantes comme Corminboeuf disposent de plus de candidats que de sièges. Anne-Elisabeth Nobs, qui quitte l'exécutif après 20 ans dont dix comme syndique, témoigne de son enthousiasme : « C'est super passionnant de voir qu'il y a du concret qui sort. Des salles de classe à construire, un accueil extrascolaire à mettre en place ».
La différence réside souvent dans l'existence d'une équipe administrative solide qui allège la charge des élus.
Un avenir incertain
Moranne Roulier, malgré son retrait, reste lucide sur l'avenir : « Ça va être de plus en plus compliqué de trouver des candidats pour des petites communes. Je ne pense pas que c'est viable à long terme. Beaucoup vont partir sur des fusions ».
Si aucun élu n'accepte son mandat à Villars-Epeney, le village pourrait être mis sous régie cantonale, une perspective qui interroge sur la pérennité de notre modèle démocratique local.
Cette crise révèle un défi majeur pour la démocratie suisse : comment préserver l'engagement citoyen qui fait la richesse de notre système politique tout en s'adaptant aux réalités contemporaines ? La réponse nécessitera probablement une réflexion approfondie sur les structures, la formation et l'accompagnement des élus locaux.