Basket suisse : la NCAA, un prédateur pour nos clubs ?
Le basket universitaire américain, dopé par des financements massifs et des infrastructures dignes de la NBA, attire désormais des joueurs déjà professionnels. Ce phénomène touche directement la Suisse et bouscule le modèle de formation européen, au moment même où le basket helvétique vit un âge d'or historique. Entre attrait financier, déficit structurel et questionnements identitaires, le débat est ouvert.
La NCAA, un marché professionnel parallèle
Depuis 2021, les athlètes universitaires américains peuvent monétiser leur nom et leur image grâce au droit à la publicité (NIL). En 2025, un cap supplémentaire a été franchi : les universités sont désormais autorisées à rémunérer directement leurs sportifs. La NCAA, l'organisation qui régit l'essentiel du sport universitaire aux États-Unis, ressemble de plus en plus à un « marché professionnel parallèle », selon Sevag Keucheyan, l'agent le plus influent du basket suisse.
Ancien meneur de jeu international d'1m78, passé notamment par les Geneva Devils au milieu des années 2000, le Genevois s'est fait un nom en gérant des figures emblématiques du championnat suisse comme Arizona Reid ou Cédric Mafuta. Aujourd'hui, il conseille la nouvelle vague du basket suisse, de Dylan Ducommun à Klark Riethauser, en passant par Yanic Konan Niederhäuser, drafté en NBA par les Los Angeles Clippers en 2025.
Des salaires et des infrastructures qui font tourner les têtes
Pour les équipes européennes, l'offre américaine est difficile à concurrencer. « Les salaires sont énormissimes. Ils dépassent ce qu'on peut recevoir dans de très, très bonnes ligues en Europe », constate Sevag Keucheyan. À titre d'exemple, l'enveloppe de redistribution par université, tous sports confondus, s'élève à près de 20 millions de francs. Les plus grosses facultés peuvent consacrer jusqu'à 10 millions uniquement pour leurs équipes de basket. Certains joueurs quittent désormais des clubs participant à l'EuroLeague, la Coupe d'Europe la plus prestigieuse, pour traverser l'Atlantique.
La Suisse n'échappe pas au phénomène. Âgé de 21 ans, le jeune talent helvétique Aloïs Leyrolles vient de quitter Fribourg Olympic pour rejoindre l'Université d'Hawaï en NCAA Division I. Fils de Damien Leyrolles, figure emblématique qui fut entraîneur de Fribourg Olympic pendant près de dix ans et sélectionneur de l'équipe nationale, il gagnera environ deux fois plus qu'à Fribourg. Un écart conséquent à l'échelle suisse : selon une enquête du média digital spécialisé Le Roster, un joueur de première division en Suisse gagnerait entre 1000 et 3000 francs par mois, des revenus modestes qui ne permettent souvent pas de vivre exclusivement du basket.
Mais l'argent n'explique pas tout. « En Suisse, pour les infrastructures, on n'a rien », tranche Aloïs Leyrolles. Salles, récupération, encadrement, exposition médiatique : les moyens américains sont sans commune mesure. Sevag Keucheyan, qui a visité plusieurs campus, estime que l'Europe est « à des années-lumière » de pouvoir proposer un tel environnement de développement.
Le basket universitaire, un « prédateur » pour les clubs formateurs
Cette nouvelle puissance inquiète les clubs formateurs. Randoald Dessarzin, ancien entraîneur emblématique de Pully-Lausanne, tout juste nommé assistant coach de l'équipe nationale suisse aux côtés du nouveau sélectionneur Thibaut Petit, estime que cinq ou six joueurs suisses pourraient encore rejoindre la NCAA cet été. Pour le technicien jurassien, le basket universitaire américain est bien devenu un « prédateur ».
Le problème est aussi financier et contractuel. Les clubs européens investissent pendant plusieurs saisons dans leurs jeunes sans avoir la garantie d'être indemnisés lorsqu'ils rejoignent une université américaine, la ligue d'outre-Atlantique n'étant pas affiliée à la Fédération internationale de basket. Pully-Lausanne a par exemple prévu une clause de départ pour l'un de ses joueurs, sans certitude absolue de pouvoir la faire respecter par les universités US. « On n'a que les yeux pour pleurer quand ils partent », résume l'ancien entraîneur.
Randoald Dessarzin refuse pourtant de sombrer dans le catastrophisme. Ces départs sont aussi « la reconnaissance de la formation européenne » et pourraient pousser la Suisse à améliorer encore ses structures. À court terme, prévient-il, il faudra néanmoins absorber « un creux de la vague ».
Le paradoxe de l'âge d'or helvétique
Cette offensive américaine survient au moment où le basket suisse récolte des résultats d'un niveau historique. Avec la sélection à la draft NBA en 2024 de Kyshawn George (24e choix par les Knicks, envoyé aux Washington Wizards), suivie par celle de Yanic Konan Niederhauser en 2025 (30e choix par les Los Angeles Clippers), l'incroyable qualification de l'équipe nationale féminine pour l'EuroBasket 2025, une première depuis 1956, ou encore le titre de vice-champions du monde en basket 3x3 chez les hommes à l'été 2025 et l'organisation réussie du Mondial M19 à Lausanne, la Suisse s'est fait une place sur la carte du basket global. La formation suisse s'exporte d'ailleurs comme jamais : en 2026, on compte près d'une quinzaine de joueurs suisses en NCAA, contre seulement six il y a six ans.
« C'est une période très favorable pour le basket suisse », reconnaissait Andrea Siviero, président de Swiss Basketball, dans un entretien accordé au Blick. Pour capitaliser sur ce nouvel élan et sortir le basket helvétique de son « immobilisme », la Fédération a lancé sa nouvelle vision stratégique (Vision 2024-2028), élaborée en collaboration avec le cabinet Deloitte. L'objectif principal : élever le niveau des ligues nationales, professionnaliser la formation et inspirer la relève.
Mais le chantier des infrastructures reste immense. À l'heure actuelle, la salle de St-Léonard à Fribourg est la seule halle du pays à être homologuée de manière permanente par la FIBA. Pour rivaliser et offrir des conditions cadres d'entraînement décentes, la Suisse doit se réinventer. Plusieurs projets d'envergure commencent toutefois à émerger. À Nyon, la Ville a investi près de 40 millions de francs dans un nouveau complexe multisport à Colovray qui devrait voir le jour d'ici la fin de l'année, tandis que les Lugano Tigers travaillent eux aussi à la création d'une salle dédiée. En parallèle, Swiss Basketball entend renforcer son implantation en Suisse alémanique, encore en retrait dans le développement du basket national.
Tous ne choisissent pas l'Amérique
La NCAA n'est d'ailleurs pas une évidence pour tous. Grand espoir suisse formé à Chalon, Klark Riethauser (18 ans) a visité entre autres les prestigieuses universités du Texas, où Kevin Durant a évolué, et de Californie du Sud (USC). Toutefois, il a choisi de poursuivre son développement professionnel en France.
Un choix qui illustre les interrogations de Romain Chenaud, son entraîneur à Chalon. Car derrière les dollars et les installations spectaculaires, tous les parcours américains ne conduisent pas à la NBA. « Il faut être un peu patient, prendre du recul », prévient le technicien. Certains pourraient revenir quelques années plus tard en Europe à un niveau inférieur, avec des conditions financières très éloignées de la fièvre dorée de la NCAA.
Aloïs Leyrolles conseille lui aussi aux plus jeunes de ne pas brûler les étapes : passer d'abord plusieurs saisons à se former en Europe, apprendre le jeu et se confronter aux adultes avant, éventuellement, de traverser l'Atlantique.
L'Europe face à ses propres limites
Pour l'agent genevois Sevag Keucheyan, accuser uniquement les Américains serait toutefois trop facile. Les clubs européens doivent aussi se demander pourquoi leurs meilleurs jeunes sont tentés de partir. Entre manque de temps de jeu, infrastructures moins développées et salaires incomparables, la bataille paraît parfois déséquilibrée.
La NCAA n'attire en outre plus uniquement des adolescents. Des professionnels de 22, 23 ou 24 ans rejoignent désormais les campus américains. « Quand je jouais, le freshman avait 18 ou 19 ans. Aujourd'hui, il peut en avoir 24 ou 25 », relève Sevag Keucheyan.
La formation européenne n'est probablement pas condamnée. Mais son principal concurrent peut désormais proposer à la fois davantage d'argent, des infrastructures d'exception et une expérience de vie unique. Pour le basket suisse comme européen, la question n'est donc plus de savoir si la NCAA va changer les règles du jeu. Elle les a déjà changées. La véritable question est désormais de savoir comment s'adapter pour ne pas être condamné à n'être qu'une pépinière, et comment se réinventer pour continuer à exister face à ce nouveau géant.