Estivage interdit : la moitié des vaches vaudoises sans alpage
La décision de l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) d'interdire l'estivage des bovins en France pour la saison 2026 laisse la moitié des 4000 vaches vaudoises concernées sans pâturage d'altitude. Si la solidarité romande a permis de reloger une partie du cheptel, l'autre moitié reste bloquée à la ferme, alourdissant la charge de travail des agriculteurs en pleine saison. Une mesure de précaution dont la proportionnalité interroge.
Pourquoi l'estivage en France a-t-il été interdit ?
Annoncée en février 2026, la décision de l'OSAV vise à empêcher l'introduction de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) en territoire suisse. Cette maladie virale, transmise par des insectes piqueurs, n'a pas encore franchi nos frontières. L'office fédéral a donc choisi la carte de la fermeture totale des pâturages transfrontaliers pour l'ensemble de la saison. Quelque 160 éleveurs vaudois, principalement établis le long du Jura entre La Rippe et Yverdon, se sont vu refuser l'accès aux alpages français. Une trentaine d'éleveurs genevois, ainsi que des exploitants neuchâtelois, jurassiens et fribourgeois représentant environ 2000 animaux supplémentaires, subissent le même sort.
Le problème, c'est que la profession agricole juge cette mesure disproportionnée. Martin Pidoux, directeur de Prométerre, l'association vaudoise de promotion des métiers de la terre, le dit clairement : la majorité des éleveurs estime qu'un estivage en France aurait été possible moyennant certaines précautions, comme des vaccins préalables ou une séparation stricte des animaux. L'OSAV a préféré la solution de facilité, l'interdiction totale, plutôt que d'encadrer un protocole sanitaire ciblé. Quand l'administration choisit le zéro risque pour elle-même, c'est l'agriculteur qui porte le risque à sa place.
Quelles conséquences pour les éleveurs et leurs bêtes ?
Sur les 4000 bovins vaudois concernés, 2000 ont trouvé une place d'estivage alternative. La moitié sur d'autres alpages du canton, l'autre moitié dans d'autres régions ou sur des exploitations en plaine, grâce à une bourse d'échange romande créée en urgence. Les 2000 restants sont contraints de rester à la ferme.
En temps normal, les vaches montent à l'alpage vers la mi-mai et n'en redescendent qu'à la fin de l'été. Garder les bêtes en plaine pendant cette période signifie un surcroît de travail considérable pour des agriculteurs déjà mobilisés par les foins et les moissons. Martin Pidoux le souligne : il faut s'occuper de tous ces animaux en plus des autres travaux. Le compte est vite fait.
Le défi alimentaire vient s'ajouter à la charge. Là où les vaches broutent l'herbe à disposition sur les pâturages, les bêtes restées à la ferme doivent être nourries avec du fourrage. Il faut puiser dans les stocks des années précédentes, consacrer plus de surfaces fourragères ou acheter du fourrage à des collègues. Trois options, trois coûts supplémentaires que personne ne compense.
La gestion de la chaleur estivale en plaine complique encore la situation. José Durussel, député UDC au Grand Conseil vaudois et agriculteur, le constate : avec ces températures, on garde les vaches à l'intérieur, certaines exploitations doivent installer des ventilateurs. L'animal qui devrait se durcir au grand air de l'alpage se retrouve enfermé. Un crève-cœur pour les éleveurs, confie l'élu : ça leur fait de la peine, parce que l'été elles sont bien à la montagne.
Viennent ensuite les contraintes du bilan de fumure. Ce mécanisme réglementaire plafonne le volume de fumier autorisé par rapport à la taille de l'exploitation, conditionnant le versement des paiements directs. Des bêtes supplémentaires à la ferme, c'est davantage de déjections, et donc le risque de dépasser le seuil. L'agriculteur pénalisé par l'interdiction d'estivage pourrait bien l'être une seconde fois par les règles fédérales de soutien agricole. Le comble de la cohérence administrative.
Solidarité romande et réponses institutionnelles : où en est-on ?
Face à ce casse-tête, la profession a su se prendre en main. José Durussel salue une vraie solidarité entre les éleveurs, qui a permis de trouver des places jusqu'en Valais. Des solutions de débrouille, pas de politique publique.
Côté institutionnel, les aides financières pour les éleveurs touchés restent en discussion, tant au niveau cantonal que fédéral. Aucune décision n'a encore été prise, indique Prométerre. Le Conseil d'Etat vaudois, dans sa réponse à une résolution du député PLR Pierre-François Mottier, se dit ouvert à autoriser temporairement l'augmentation du nombre de bêtes sur les pâturages, sous certaines conditions. Il se déclare également prêt à accorder des dérogations sur le bilan de fumure. Des ouvertures mesurées, mais qui ne règlent pas le fond du problème. En revanche, pas question de permettre le pâturage en forêt ni d'assouplir les règles d'utilisation des surfaces de promotion de la biodiversité. L'administration concède l'accessoire, elle verrouille l'essentiel.
Martin Pidoux qualifie les éleveurs concernés de résilients mais aussi de désabusés. Ils comprennent la nécessité de rester indemnes de DNC en Suisse, mais refusent d'admettre qu'aucune alternative technique n'était envisageable. Le modèle suisse de gouvernance partagée repose sur le dialogue entre les acteurs de terrain et les autorités. Sur ce dossier, l'OSAV a visiblement choisi de faire l'économie de la concertation.
Qu'est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ?
La dermatose nodulaire contagieuse est une maladie virale affectant les bovins, provoquant des nodules cutanés, de la fièvre et une baisse de production laitière. Elle se transmet par des insectes piqueurs et par contact direct entre animaux. La Suisse est actuellement indemne de cette pathologie, ce qui justifie la vigilance des autorités fédérales face au risque d'introduction depuis la France, où des foyers ont été identifiés.
Des aides financières sont-elles prévues pour les éleveurs ?
Des aides financières sont actuellement en discussion aux niveaux cantonal et fédéral, mais aucune décision n'a été prise à ce stade. Le Conseil d'Etat vaudois s'est toutefois déclaré ouvert à des dérogations temporaires, notamment sur le nombre de bêtes autorisées par pâturage et sur le bilan de fumure, sans aller jusqu'à autoriser le pâturage en forêt ou à assouplir les règles des surfaces de promotion de la biodiversité.