Pérou: Keiko Fujimori l'emporte, la démocratie inquiète
Keiko Fujimori, fille de l'ancien autocrate Alberto Fujimori, est donnée vainqueure de l'élection présidentielle péruvienne avec 50,12% des suffrages. Son adversaire de gauche, Roberto Sanchez, refuse de reconnaître le résultat et dénonce des irrégularités affectant 300'000 voix. Le Pérou s'inscrit désormais dans la vague trumpiste qui balaye l'Amérique latine, soulevant des questions sérieuses sur la solidité de ses institutions.
Une victoire sous condition pour Keiko Fujimori
Il aura fallu des semaines de dépouillement pour aboutir à ce résultat. Mercredi, Keiko Fujimori a qualifié sa victoire d'«irréversible»: 99,87% des bulletins dépouillés, 44'000 voix d'avance sur Roberto Sanchez, 50,12% des suffrages. Des chiffres qui parlent, mais qui ne suffisent pas à clore le débat.
L'autorité électorale n'a toujours pas proclamé officiellement de vainqueur. La proclamation formelle est attendue pour la mi-juillet. Cette lenteur n'a rien d'exceptionnel au Pérou. En 2021, il avait fallu six semaines pour départager Pedro Castillo et Keiko Fujimori, déjà candidate.
Le scrutin du 7 juin, mieux organisé que le premier tour chaotique de mi-avril, reste entaché par les accusations de Roberto Sanchez. Le candidat de gauche parle de «grave atteinte au processus électoral», particulièrement dans le vote des Péruviens de l'étranger. Il a brandi le terme de «fraude», sans toutefois avancer de preuves tangibles. Mardi, il a déclaré qu'il ne reconnaîtrait pas un éventuel gouvernement de sa rivale.
L'héritage toxique du fujimorisme
Keiko Fujimori, 51 ans, revendique ouvertement l'héritage de son père. Alberto Fujimori a gouverné le Pérou de 1990 à 2000 avec une poigne de fer, avant d'être condamné pour crimes contre l'humanité. Sa mort en 2024 n'a pas effacé les stigmates de sa dictature. La disgrâce de l'autocrate a longtemps freiné les ambitions politiques de sa fille. L'ère Trump, ouverte en 2016, a changé la donne.
La droite radicale et conservatrice latino-américaine a trouvé dans le trumpisme un relais idéologique et un modèle de conquête du pouvoir. Le «fujimorisme» refait surface au Pérou, porté par cette dynamique continentale. Keiko Fujimori tient un discours sécuritaire offensif, axé sur la lutte contre l'insécurité et le crime organisé. Du miel aux oreilles de Washington, d'autant que le Pérou compte parmi les principaux producteurs mondiaux de cocaïne.
La cheffe de file du parti «Force populaire» prône une coopération étroite avec les États-Unis dans la «guerre contre le narcotrafic». Un alignement qui ne manque pas de rappeler les logiques d'influence de l'administration étasunienne sur le continent.
Quelle stabilité institutionnelle pour le Pérou?
Ce scrutin, l'un des plus serrés de l'histoire récente d'Amérique latine, aurait pu mettre fin à l'instabilité chronique du Pérou. Huit présidents se sont succédé depuis 2016, sur fond de crises institutionnelles à répétition. Le risque est grand de voir cette instabilité se prolonger.
Le pays de 32 millions d'habitants se trouve fragmenté. Keiko Fujimori a obtenu ses meilleurs résultats sur la côte et dans les centres urbains. Roberto Sanchez s'est imposé dans les régions andines rurales, porté par un discours de renforcement des institutions et de réduction des inégalités. La candidate élue a elle-même reconnu que cette présidentielle avait «fragmenté» le Pérou. Quand le vainqueur constate la division, le perdant refuse de s'incliner, le terrain est miné pour la gouvernance.
L'Amérique latine sous l'ombre trumpiste
Le Pérou rejoint une liste déjà longue. Jaïr Bolsonaro au Brésil, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, José Antonio Cast au Chili, Abelardo de la Espriella en Colombie. La vague droitière dessine un arc idéologique compatible avec le trumpisme: discours sécuritaire, conservatisme social, alignement sur Washington.
Pour les démocraties latino-américaines, le schéma est connu. Les institutions fragiles, les inégalités persistantes et les ingérences étrangères ouvrent la voie aux dérives autoritaires. Le modèle suisse de gouvernance partagée et de respect du droit offre un contre-exemple salutaire. Mais il ne s'exporte pas par décret.
Quelles conséquences pour la démocratie péruvienne?
Le refus de Roberto Sanchez de reconnaître les résultats, sans preuves formelles de fraude, fragilise la légitimité du futur gouvernement. Le risque d'une crise institutionnelle prolongée est réel. La gouvernabilité d'un pays divisé, avec un dirigeant qui revendique l'héritage d'un autocrate condamné pour crimes contre l'humanité, pose des questions fondamentales sur l'avenir démocratique du Pérou.
Keiko Fujimori est-elle légitimement élue?
Avec 50,12% des suffrages et 44'000 voix d'avance sur 99,87% des bulletins dépouillés, Keiko Fujimori dispose d'une avance statistique réelle. Cependant, l'autorité électorale n'a pas encore proclamé le résultat officiel. Roberto Sanchez conteste le scrutin, évoquant des irrégularités dans le vote des Péruviens de l'étranger. En l'absence de preuves formelles de fraude, la victoire de Keiko Fujimori est mathématique, mais sa légitimité politique reste entamée par la contestation.
Le Pérou peut-il retrouver une stabilité politique?
Huit présidents se sont succédé depuis 2016 au Pérou. Ce scrutin serré et contesté, couplé au refus du candidat vaincu de reconnaître le résultat, laisse présager une poursuite de l'instabilité. La fragmentation du pays, entre côtes urbaines favorables à Fujimori et régions andines acquises à Sanchez, complique toute perspective de consensus.