Mondial 2026: la politique migratoire américaine sème le trouble
A deux jours du coup d'envoi de la Coupe du monde de football, les restrictions migratoires imposées par Washington perturbent l'organisation de la compétition. Arbitres, délégations et supporters se heurtent à des obstacles administratifs qui interrogent le respect de l'État de droit aux frontières américaines.
Un arbitre somalien refoulé malgré un visa en règle
Le cas le plus emblématique est celui de l'arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, refoulé samedi par la police américaine des frontières à son arrivée à Miami, en provenance d'Istanbul. Ce professionnel reconnu, élu meilleur arbitre africain l'an dernier, a dû renoncer au Mondial. Il disposait pourtant d'un visa en règle, selon le ministère somalien de la Jeunesse et des Sports, qui a défendu son «intégrité» et lui a assuré son «soutien indéfectible».
Les citoyens somaliens sont frappés d'une interdiction de voyager aux États-Unis décrétée par l'administration de Donald Trump. La FIFA, qui a acté que l'arbitre n'officierait pas dans la compétition, a déclaré dans un communiqué qu'elle «n'intervient pas dans les procédures d'immigration du pays hôte, y compris dans l'octroi des visas». Une position de stricte neutralité qui ne résout pas le problème de fond: comment organiser un événement mondial dans un pays dont la politique migratoire exclut arbitrairement des participants réguliers?
L'Iran, pris dans les tensions géopolitiques
L'équipe iranienne fait elle aussi les frais des tensions entre Washington et Téhéran. Le flou persiste sur ses conditions d'accès au territoire américain. La délégation s'est installée dimanche à Tijuana, au Mexique, et non à Tucson, en Arizona, comme initialement prévu. Les autorités américaines ont refusé de délivrer des visas de longue durée aux membres de l'équipe, alors qu'ils disputent leurs trois matches de poule aux États-Unis. Une quinzaine de membres de la délégation, dont le président de la fédération iranienne Mehdi Taj, n'ont obtenu aucun visa.
Les supporters iraniens pourraient aussi pâtir de ces tensions. Mardi, la fédération nationale a accusé les États-Unis de lui avoir retiré son quota de billets pour la Coupe du monde, contrairement au règlement de la FIFA qui attribue des places à chaque fédération pour ses matches. Une mesure qui, si elle est avérée, soulève des questions sérieuses sur l'égalité de traitement des nations participantes.
Le cas Embolo: la Suisse touchée à son tour
La rigueur des procédures américaines n'épargne pas les délégations helvétiques. L'attaquant suisse Breel Embolo n'a pas pu partir avec ses coéquipiers la semaine dernière, son autorisation de voyage électronique (ESTA) ayant été invalidée au dernier moment. Les autorités américaines exigeaient des renseignements supplémentaires sur sa condamnation pour des menaces proférées en 2018. Le joueur bâlois a dû solliciter un visa auprès de l'ambassade américaine à Berne, qui lui a finalement été accordé, permettant son entrée sur le territoire.
Cet épisode rappelle que les mécanismes de contrôle américain peuvent s'appliquer de manière rétroactive et imprévisible, même aux ressortissants de pays considérés comme alliés. L'ESTA, normalement conçu comme un dispositif simplifié, peut être révoqué sans préavis, obligeant le voyageur à engager une procédure de visa classique, avec les délais que cela implique.
Contrôles humiliants: la frontière comme tribunal
Au-delà des refus de visas, les conditions d'accueil à l'arrivée font également débat. L'équipe du Sénégal a été soumise à une fouille sur le tarmac de l'aéroport de San Antonio, au Texas, au pied de l'avion. Une pratique dénoncée par les supporters comme un excès de zèle ciblant certaines nationalités.
L'Ouzbékistan a subi un traitement similaire à son arrivée à New York pour un match amical contre les Pays-Bas. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent des membres de la délégation contrôlés par des agents équipés de détecteurs de métaux et accompagnés de chiens renifleurs.
L'Irak n'a pas été épargné. Selon le quotidien britannique The Guardian, l'attaquant vedette Aymen Hussein a été retenu près de sept heures samedi à l'aéroport de Chicago. Le photographe officiel de la sélection s'est vu refuser l'entrée sur le territoire après plus de dix heures d'attente, malgré un visa valide.
Le modèle suisse en contrepoint
Ces dysfonctionnements mettent en lumière la tension entre la souveraineté nationale en matière migratoire et les obligations internationales découlant de l'accueil d'un événement de cette envergure. La Suisse, attachée au droit international et à la prévisibilité juridique, peut légitimement s'interroger sur la compatibilité entre ces pratiques frontalières et les principes d'égalité de traitement et de sécurité juridique qui fondent l'État de droit.
L'octroi d'un visa crée une expectation légitime. Le révoquer arbitrairement ou le contourner à la frontière porte atteinte à la confiance dans les institutions et les engagements internationaux. À l'heure où la Suisse réfléchit à ses propres relations bilatérales, ces incidents rappellent que la transparence des procédures et le respect des droits individuels ne sont pas de simples options, mais des conditions sine qua non d'un ordre international fonctionnel.