Marzili : l'éloge de la lenteur qui défie le culte de la performance
Après le succès de Nani, couronné par le Prix du public RTS en 2023, la Bulloise Mélanie Richoz revient avec Marzili, un roman qui célèbre la marge et la lenteur. L'ouvrage, paru aux éditions Slatkine en août 2026, se déploie comme une invitation à lâcher prise, loin des diktats de la technologie et de la performance qui structurent nos sociétés contemporaines.
Une piscine fluviale comme métaphore de la liberté
Le Marzili, cette piscine fluviale bernoise où l'on se laisse porter par les flots de l'Aar jusqu'au Palais fédéral, sert de point d'ancrage à ce récit. Lieu de passage gratuit, ouvert à tous les âges, sexes et origines sociales, il incarne une forme de générosité démocratique qui a inspiré l'autrice. La structure du roman, libre et fluide, épouse la trajectoire de ses deux protagonistes, Cécile et Alex. Elle a trente ans, dessine en autodidacte le désir des corps masculins ; il en a cinquante, photographe déchu mais encore habité par l'émerveillement.
C'est lors d'une soirée de nantis à Berne, où un cadavre est découvert dans une piscine de villa, que naît leur relation singulière. Gémellaire, dénuée de sexualité, elle relève davantage du jeu d'enfants que de l'intrigue amoureuse. « Pour moi, jouer, c'est aimer et s'aimer », précise Mélanie Richoz. « Cécile et Alex se cognent », au sens fribourgeois du terme, ils s'apprivoisent et se construisent un refuge mutuel contre les injonctions sociales.
La « folie réussie » comme art de vivre en marge
Autour du duo gravite une galerie de personnages secondaires, marginaux et invisibilisés : Monique, vieille dame solitaire flanquée de son cocker anglais, ou Bernard, colocataire d'Alex atteint du syndrome de Diogène, qui voue un culte à son chat obèse, Mademoiselle Descartes. Pour Mélanie Richoz, qui exerce également comme ergothérapeute, ce petit monde incarne une forme de « folie réussie » :
La folie réussie, c'est croire à son délire, pouvoir vivre de manière correcte dans son monde. Bernard est épanoui dans sa folie. Il n'a pas besoin d'assistance ou d'hôpitaux, il arrive à vivre en marge dans quelque chose qui lui correspond.
Une satire politique et anticipative du cynisme médical
Le roman prend ensuite un tournant plus politique et anticipatif. Alex, ruiné, accepte un contrat proposé par une start-uppeuse nommée Sarah : documenter par l'image l'introduction dans un EMS de Véhémence, Jouvence et Vigueur, trois robots humanoïdes hyperperformants. Mélanie Richoz écorche ici, avec humour et fantaisie, le cynisme d'une médecine déconnectée des mots et de l'humain, une critique qui résonne avec les débats actuels sur la numérisation des soins.
Une écriture qui épouse le mouvement de l'eau
Graphiquement très libre, le texte alterne paragraphes denses et lignes qui s'étirent en fins filets typographiques, épousant le mouvement de l'eau. Après le succès de Nani, inspiré d'une histoire vraie, l'écrivaine fribourgeoise savoure cette liberté totale de fiction, qui passe notamment par le refus de devoir s'expliquer. À la question récurrente de savoir pourquoi elle écrit, Mélanie Richoz préfère aujourd'hui garder le silence, car, avoue-t-elle, « plus j'analyse, moins je suis sincère ».
Marzili se lit comme on se baigne dans l'Aar : généreux, accessible à toutes et tous, il nous fait accepter de perdre pied, de dériver et de savourer l'instant, afin d'être « juste là ». Un roman qui, dans sa forme comme dans son fond, défend une certaine idée de la liberté individuelle et du droit à la lenteur.
Mélanie Richoz, 'Marzili', éd. Slatkine, août 2026.