Alors que l'Union européenne cherche à protéger ses industries contre les importations chinoises et à endiguer un déficit commercial devenu abyssal, l'analyste Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, appelle le Vieux Continent à construire et assumer son statut de puissance dans les reconfigurations géopolitiques contemporaines. Un défi institutionnel et démocratique qui concerne directement la Suisse, dont l'industrie haut de gamme est exposée.
L'Occident a-t-il sous-estimé la Chine lors de son entrée à l'OMC?
Le bloc occidental a-t-il commis une erreur de jugement en sous-estimant le potentiel de croissance de l'économie planifiée chinoise lors de son intégration à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à la fin des années 1990? C'est la thèse défendue par l'ancien directeur de l'OMC Pascal Lamy dans un entretien accordé à Le Grand Continent cette semaine.
Gilles Gressani partage ce constat. Il évoque une trajectoire commerciale «intenable» de l'Europe vis-à-vis de la Chine, avec un déficit qui se creuse d'environ un milliard d'euros par jour. Mais c'est surtout au niveau géopolitique que l'UE doit désormais se renforcer pour tenir le choc face aux empires qui lui font concurrence.
Trois affrontements simultanés pour l'Union européenne
«Aujourd'hui, nous sommes face à un affrontement géoéconomique avec la Chine, un affrontement de plus en plus géopolitique avec les États-Unis, et un affrontement clairement géopolitique avec la Russie. L'UE doit donc clairement retrouver une nouvelle configuration», résume-t-il dans l'émission Tout un monde.
Pour autant, il serait abusif de faire de Pékin le nouveau centre hégémonique. «La Chine a d'énormes problèmes», estime-t-il, citant un chômage des jeunes «impressionnant», un «hiver démographique» à venir, une question de gouvernance liée à la succession de Xi Jinping, ou encore des surcapacités économiques qui exacerbent la concurrence et tirent les prix vers le bas.
«Le récit d'une Chine avançant de manière linéaire vers un futur radieux est en bonne partie créé par le soft power chinois», assure Gilles Gressani.
«D'un point de vue industriel, la Chine est à la pointe et peut poser des questions extrêmement difficiles à toute l'industrie haut de gamme en Europe, dont la Suisse», poursuit-il. «Mais aujourd'hui, chaque puissance a des problèmes structurels extrêmement profonds. C'est un peu comme la fin d'un combat de boxe: tout le monde est un peu sonné et on a l'impression que le dernier debout l'emportera.»
L'Europe des puissances moyennes, une «vue de l'esprit»?
Dans ce contexte, l'Europe adopte une position paradoxale. «Après avoir vendu l'idée d'une Europe géopolitique, d'une Europe-puissance, une partie des élites européennes est en train de changer son fusil d'épaule en parlant de puissances moyennes qui pourraient se coordonner. Je pense que c'est une vue de l'esprit.»
Selon l'analyste, l'UE souffre de «limites très profondes d'un point de vue institutionnel pour déployer sa puissance et engager un rapport de force vis-à-vis du reste du monde». Il plaide pour une réforme de son déficit démocratique afin de renforcer sa légitimité à se positionner face aux autres puissances.
L'affaire de Ceuta: un cas d'école d'ingérence numérique
L'analyste illustre son propos par la crise migratoire à Ceuta cet été. «On ne sait toujours pas s'il y a eu orchestration ou non, qui a organisé, ni comment. Mais on sait très bien que la plupart des personnes avaient vu, sur WhatsApp et Instagram, des informations manipulées pour leur donner envie de se rendre sur ce territoire. Or, il se trouve qu'Instagram et WhatsApp appartiennent à la même personne, Mark Zuckerberg. On se retrouve face à un cas spectaculaire: l'UE a des instruments pour obtenir des réponses, mener l'enquête, comprendre ce qui se passe, et elle refuse de le faire, très probablement par peur de s'engager dans un rapport de force plus direct avec les États-Unis.»
Le rejet de l'UE, conséquence de son inaction?
Pour Gilles Gressani, l'effet est doublement pervers sur le socle démocratique européen: «Le fait que l'UE ne le fasse pas risque de produire, et produit déjà, encore plus profondément, un rejet pour la construction européenne. C'est sur ce point-là qu'il faut intervenir.»
Dans la continuité de l'image du combat de boxe, il estime que «le pari d'une partie des élites européennes d'éviter la confrontation et de voir ce qui se passera entre les deux principaux boxeurs risque d'être perdant».
Quelle stratégie pour l'Europe face à la course à l'IA?
«Nous sommes engagés dans une course très intense, notamment vis-à-vis de l'intelligence artificielle», note-t-il. «Il ne faut pas se contenter de construire un jardin qu'on cultivera à l'écart, mais au contraire renforcer notre capacité de résistance et d'affirmation.»
Un appel à la lucidité stratégique qui résonne particulièrement en Suisse, dont la prospérité dépend largement de sa capacité à naviguer entre les puissances, tout en préservant son indépendance et sa neutralité.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
