LAMal: un fonds français prospère sur le dos des primes maladie
Le groupe 3R, leader romand de la radiologie, verse des salaires dépassant ceux d'un conseiller fédéral et génère des marges de 20%, le tout financé à 90% par l'assurance maladie obligatoire. Depuis 2021, le fonds d'investissement français Naxicap détient la majorité du capital. Un modèle qui pose une question politique fondamentale: les primes obligatoires des citoyens helvétiques doivent-elles rémunérer l'enrichissement d'un acteur financier étranger?
Des rémunérations qui défient le bon sens démocratique
Les documents internes du groupe 3R, dérobés par des hackers fin avril puis transmis à la RTS par un tiers, dévoilent un système de rémunération généreux. Les radiologues salariés du groupe touchent entre 300'000 et 360'000 francs bruts annuels. Les chefs de site empochent jusqu'à 420'000 francs. Ces montants ne concernent pas des médecins indépendants ayant pris des risques entrepreneuriaux, investi dans des équipements coûteux ou embauché du personnel. Ce sont des salariés d'un groupe qui possède les cabinets, les machines et l'administration.
Confronté à ces chiffres, 3R refuse de «confirmer aucun montant» mais affirme que ces rémunérations «sont alignées» sur celles de la branche. L'argument mérite examen: un radiologue en milieu de carrière touche environ 300'000 francs dans les hôpitaux publics romands, rappelle le groupe. Difficile, admet-il, de convaincre un spécialiste de rejoindre le privé pour un salaire inférieur.
Le raisonnement est circulaire. Les cabinets privés alignent leurs salaires sur le secteur public, qui lui-même subit la pression du privé pour retenir ses spécialistes. Pendant ce temps, la facture est imputée aux assurés via la LAMal.
Le bonus à l'acte: une incitation structurellement problématique
Le système ne s'arrête pas au salaire de base. Les documents révèlent un mécanisme de bonus lié au chiffre d'affaires. Chaque médecin se voit fixer un objectif. Lorsqu'il le dépasse, il perçoit 18% de l'excédent. Plus il facture, plus il gagne. Le principe est simple, ses implications inquiétantes.
Un cas concret illustre le mécanisme. En 2025, un médecin genevois a facturé 3,34 millions de francs de prestations, soit plus d'un million au-dessus de son objectif de 2,25 millions. Résultat: 197'000 francs de bonus venant s'ajouter à son salaire de base de 420'000 francs, soit 617'000 francs au total. Un conseiller fédéral perçoit 478'000 francs.
«Il y a des bonus, donc il y a une incitation à produire. Où est l'examen de l'intérêt du patient au milieu de tout cela?», dénonce le conseiller aux Etats MCG Mauro Poggia, ancien conseiller d'Etat en charge de la santé à Genève.
La Fédération des médecins (FMH), pourtant peu suspecte de frilosité sur les rémunérations, se montre critique. Elle «s'oppose clairement aux composantes salariales variables, telles que les bonus, lorsqu'elles créent une incitation à augmenter le volume des prestations fournies».
Le groupe 3R récuse toute dérive. «Nous contestons fermement que notre politique salariale encourage la multiplication des actes», répond-il, en soulignant que les instituts privés dépendent des prescriptions des médecins installés. Les documents internes montrent pourtant que 3R suit précisément l'activité des médecins prescripteurs, qu'il qualifie d'«apporteurs de chiffre d'affaires». Le vocabulaire trahit la logique.
Un modèle financier structuré pour la croissance
Les comptes confirment la rentabilité du dispositif. L'an passé, l'excédent brut d'exploitation du groupe a atteint 20% des revenus, soit près de 19 millions de francs sur un chiffre d'affaires de 92 millions. Les nouveaux tarifs Tardoc, en vigueur depuis le 1er janvier, ne semblent pas menacer ce modèle. 3R prévoit de compenser leurs effets «sur deux ans via un effet volume de 6% par an et un effet prix de 5% par an», selon les procès-verbaux du conseil d'administration.
Ce dernier décrit moins un réseau médical qu'une entreprise structurée autour de la création de valeur pour les actionnaires, la productivité et l'optimisation tarifaire. Le groupe assume: «Sans rémunération de l'investissement, il n'y a pas d'investisseurs, ni d'innovation.» L'argument est classique. Il oublie que l'investissement est ici financé par un prélèvement obligatoire sur les citoyens, non par un marché libre.
Naxicap: la main française sur la radiologie romande
C'est l'entrée de Naxicap en juin 2021 qui modifie la nature du problème. Ce fonds d'investissement français est devenu actionnaire majoritaire du groupe fondé en 2000 en Valais. La radiologie romande n'est plus l'affaire de médecins propriétaires. Elle est devenue un actif financier, détenu majoritairement par un fonds étranger, qui bénéficie de dividendes générés par une activité financée à 90% par les primes maladie suisses.
Depuis cette prise de contrôle, 3R a accéléré son expansion. Le groupe est passé de 12 cabinets en 2021 à une vingtaine aujourd'hui. Plusieurs offres de rachat sont en cours de finalisation. La direction cible désormais la Suisse alémanique pour s'imposer au niveau national. Les «cibles» sont valorisées de quelques millions à plusieurs dizaines de millions de francs, selon leur taille et leur potentiel.
Pourquoi ce modèle pose-t-il un problème politique?
Ces pratiques ne sont pas illégales. Les salaires des médecins et les bénéfices des cabinets ne sont pas réglementés. Mais le caractère obligatoire de la LAMal change fondamentalement la donne. Lorsque les citoyens sont contraints de s'assurer et que leurs primes financent un système de bonus à l'acte, des marges de 20% et les dividendes d'un fonds étranger, la question n'est plus seulement économique. Elle est démocratique.
«Ces salaires sont choquants parce qu'ils sont payés par l'assurance obligatoire», réagit le socialiste neuchâtelois Baptiste Hurni.
Le défi est de savoir si le législateur doit encadrer l'utilisation des fonds de la LAMal, ou si le marché suffit à réguler un secteur où le consommateur n'a pas le choix de ne pas consommer. C'est précisément le type de question qui mérite un débat public, avant que la concentration du marché ne rende toute alternative impossible.
Les salaires des radiologues sont-ils réglementés en Suisse?
Non. Les rémunérations des médecins et les bénéfices des cabinets médicaux ne sont soumis à aucune réglementation en Suisse. Le marché détermine les niveaux de salaires, y compris dans les secteurs financés par l'assurance maladie obligatoire.
Qu'est-ce que le groupe 3R?
Le Réseau Radiologique Romand (3R) est le leader de la radiologie en Suisse romande. Fondé en 2000 en Valais, il compte aujourd'hui une vingtaine de cabinets et une soixantaine de radiologues. Depuis juin 2021, le fonds d'investissement français Naxicap en est l'actionnaire majoritaire.
Que sont les tarifs Tardoc?
Les tarifs Tardoc sont la nouvelle structure tarifaire en vigueur depuis le 1er janvier 2026 pour les prestations médicales en Suisse. Ils visent à revaloriser certaines actes, notamment la médecine de premier recours, au détriment des spécialités comme la radiologie.