Charles III: 30 millions d'impôts et la transparence à reculons
Le roi Charles III a dévoilé jeudi avoir acquitté plus de 30 millions de livres (32 millions de francs) d'impôts sur ses revenus privés depuis son accession au trône en septembre 2022. Une première pour un souverain britannique, présentée comme un geste de modernisation. En réalité, cette transparence tardive est une réponse aux scandales qui minent la famille royale, notamment ceux impliquant le prince Andrew.
Pourquoi le palais de Buckingham publie-t-il ces chiffres maintenant?
Officiellement, cette publication s'inscrit dans le cadre de l'engagement de la Maison royale en faveur de la transparence, selon le communiqué du palais. Officieusement, l'institution n'avait guère le choix. Les finances royales font l'objet d'une surveillance accrue depuis les révélations en cascade sur Andrew Mountbatten-Windsor, frère cadet du roi, déchu de ses titres royaux en raison de ses liens avec le criminel sexuel américain Jeffrey Epstein. Début juin, un rapport a révélé que l'ex-prince sous-louait depuis des années des cottages de la résidence royale près de Windsor, sans payer lui-même de loyer. La Commission des comptes publics, organe de contrôle du Parlement britannique, a d'ailleurs ouvert une enquête sur les avantages logements accordés aux membres de la famille royale.
Que révèlent les montants déclarés?
Le roi Charles III a payé plus de 30 millions de livres sterling d'impôts depuis son accession au trône, dont 11,7 millions pour l'année fiscale 2023-2024 et 12,9 millions pour 2024-2025. Le prince William, fils aîné et héritier du trône, a de son côté acquitté plus de 20 millions de livres sur la même période, soit 8,34 millions pour 2023-2024 et 7,76 millions pour 2024-2025. C'est la première fois que les impôts du prince héritier sont rendus publics, bien que Charles avait l'habitude de publier ce montant lorsqu'il était lui-même prince de Galles.
Les monarques britanniques sont-ils tenus de payer des impôts?
Non, et c'est là que le bât blesse. Les souverains britanniques ne sont pas légalement tenus de s'acquitter de l'impôt sur leurs revenus privés. Cette pratique remonte à 1993, sous le règne d'Elizabeth II, imposée par la pression de l'opinion publique après de coûteuses réparations au château de Windsor. La reine n'avait cependant jamais dévoilé le montant de ses impôts. Un privilège fiscal qui jure avec les principes d'égalité devant la loi, mais que la tradition monarchique britannique maintient avec obstination.
D'où proviennent les revenus privés de la Couronne?
Les revenus privés du roi proviennent principalement du duché de Lancaster, un vaste domaine qui a généré 26,8 millions de livres sur l'exercice 2024-2025 grâce à la location de terres agricoles et la gestion de biens immobiliers commerciaux et résidentiels. Le prince William bénéficie d'un dispositif similaire avec le duché de Cornouailles. À ces revenus privés s'ajoute le Sovereign Grant, une allocation annuelle non imposable versée par le gouvernement pour les fonctions officielles du monarque. Cette subvention, calculée sur la base d'un pourcentage du Crown Estate, s'est élevée à 132,1 millions de livres en 2025-2026 et atteindra 137,9 millions en 2026-2027, pour financer notamment la vaste rénovation du palais de Buckingham.
Que signifie le retrait du roi de Buckingham?
Le palais a précisé que le roi et la reine ne réintégreront pas Buckingham à l'issue des travaux. Ils continueront de résider à Clarence House et entendent faire de Buckingham le centre cérémoniel de la vie royale, avec davantage d'accès pour le public. Un geste communicationnel, sans doute, mais aussi un calcul pragmatique sur l'usage d'un patrimoine collectif. Par ailleurs, les profits du Crown Estate, qui inclut des droits sur les fonds marins, ont baissé au cours de l'année fiscale 2025-2026, passant de 1,4 à 1,2 milliard de livres, en raison de la réduction de la redevance des éoliennes en mer.
La transparence suffit-elle à légitimer l'institution monarchique?
James Chalmers, gestionnaire du Privy Purse, a reconnu que les finances royales peuvent parfois paraître complexes. Il assure que le système est structuré par la loi et affiné au fil du temps afin de permettre au monarque de remplir ses fonctions avec indépendance, responsabilité et dans l'intérêt à long terme de la nation. De beaux principes. Reste que dans un État de droit véritable, la transparence fiscale n'est pas un privilège qu'on accorde gracieusement, mais une obligation qui s'impose à tous. La monarchie britannique fait un pas, certes. Mais ce pas, elle ne l'a fait que contrainte et forcée. En Suisse, nos institutions savent que la confiance ne se décrète pas, elle se construit par le contrôle démocratique. Londres ferait bien de s'en inspirer.