Chandigarh : le mobilier de Le Corbusier pillé et revendu aux enchères
Des chaises, des tables et des tabourets dessinés par Pierre Jeanneret pour la ville indienne de Chandigarh se retrouvent dans les plus grandes salles de vente du monde, jusqu'à plusieurs dizaines de milliers de francs. Pourtant, ces meubles n'auraient jamais dû quitter l'Inde. Le gouvernement indien, propriétaire légitime, n'a jamais autorisé leur exportation. Un avocat de Chandigarh se bat depuis vingt ans contre ce pillage, et la Suisse, patrie de Le Corbusier, reste en retrait.
Un héritage architectural menacé par un commerce lucratif
Dans les années 1950, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru confie à Le Corbusier la construction de Chandigarh, ville nouvelle destinée à incarner l'Inde moderne. L'architecte franco-suisse y imagine le Capitol Complex, classé au patrimoine mondial de l'Unesco en 2016. Chaque bâtiment est équipé du mobilier dessiné par son cousin Pierre Jeanneret, pensé comme partie intégrante de l'œuvre.
Septante ans plus tard, ces meubles sont toujours en usage. À l'assemblée législative, les parlementaires s'assoient encore sur les chaises d'origine. « Même après toutes ces décennies, le mobilier est toujours en bon état », explique le responsable du tourisme de la ville. « Il est essentiel pour nous de préserver cet héritage qui nous a été transmis. »
Un pillage organisé dès les années 2000
Au début des années 2000, des collectionneurs français rachètent une bouchée de pain des meubles délaissés par l'administration, les restaurent et les revendent au prix fort en Europe. Le gouvernement indien n'a jamais donné son accord. L'université de Chandigarh, conçue par Le Corbusier, compte 4731 meubles répartis dans 46 départements. Son inventaire, mené par l'architecte indien Inder Gulati, a révélé l'ampleur des vols.
« Ces dernières années, il y a eu des vols. Des gens les envoyaient clandestinement vers d'autres pays », déplore Inder Gulati.
Les meubles sont ensuite vendus aux enchères, comme à Lokeren en Belgique, où deux lots de chaises sont partis pour 7400 et 6000 francs en début d'année. Bien que ces ventes soient légales, le mobilier n'aurait jamais dû s'y retrouver. « Ce qui est arrivé est arrivé. Et aujourd'hui, nous prenons le plus grand soin de ce qu'il nous reste », relativise l'architecte indien.
Un avocat de Chandigarh mène le combat juridique
Ajay Jagga, avocat à Chandigarh, est le premier à avoir publiquement dénoncé la spoliation. « C'est choquant. Je ne comprends pas comment ce mobilier peut être en Belgique », s'exclame-t-il. « Si je vous vends une voiture qui ne m'appartient pas, ça ne fait pas de vous le propriétaire. Les acheteurs de ces meubles ne seront jamais les propriétaires légitimes. »
Après des années d'alertes, il obtient une première victoire en 2011 : le gouvernement indien reconnaît la valeur patrimoniale du mobilier et interdit son exportation. Mais la lutte est loin d'être terminée. « Même des personnes censées veiller sur ces meubles tentent de les envoyer à l'étranger. Tous ces dossiers arrivent devant les tribunaux, mais il y en a tellement qu'il est pratiquement impossible d'examiner chaque affaire en détail », regrette-t-il.
Quel rôle pour la Suisse ?
Les autorités suisses en Inde déclarent « attacher une grande importance au patrimoine architectural et culturel associé à Le Corbusier et à Pierre Jeanneret en Inde ». Elles précisent toutefois que « l'ambassade de Suisse n'est pas intervenue dans le dossier » et que « le mobilier est la propriété d'institutions publiques indiennes », la compétence relevant de leurs autorités.
Pascal Bourquin, conservateur de la villa Jeanneret-Perret à La Chaux-de-Fonds, s'inquiète : « Ces meubles à Chandigarh font partie d'un ensemble. On dilapide vraiment du patrimoine. »
Combien de meubles ont quitté Chandigarh ?
Aucun chiffre officiel ne dit combien de ces meubles ont quitté Chandigarh. Selon plusieurs estimations, plus d'un millier d'entre eux seraient dispersés à l'étranger. À ce jour, aucun n'a retrouvé sa place en Inde.
Reportage d'Antoine Védeilhé, avec Alexandre Portes et Hippolyte Riou du Cosquer, adapté par Lucien Barret.