Procès Jubillar : rendre justice à Delphine Aussaguel par les mots
Dans En l'absence de corps, Anne Plantagenet s'attache à un exercice singulier : restituer, par une reconstruction littéraire, les silences et les non-dits d'un procès hors norme, celui de Cédric Jubillar. L'autrice française, ni journaliste ni chroniqueuse judiciaire, a assisté à l'intégralité des audiences, de la fin de l'été 2025 jusqu'au verdict. Son objectif, chevillé au cœur, est de redonner une présence à la victime, Delphine Aussaguel, que la disparition et l'emballement médiatique ont effacée.
Un féminicide que les mots doivent nommer
Romancière et traductrice, Anne Plantagenet explore depuis plusieurs années la question de l'effacement des femmes. Un féminicide, lorsque le corps demeure introuvable, en constitue la forme la plus radicale. « Je voulais voir comment on traduisait, dans le cadre d'un tribunal, en justice, l'absence du corps de la victime », explique-t-elle dans l'émission Quartier Livre du 13 septembre.
Le choix du vocabulaire revêt ici une importance capitale. L'autrice s'insurge contre l'usage encore répandu de l'expression « disparition de Delphine Jubillar » : « Une disparition, c'est presque un tour de magie, cela peut être enchanteur. On le sait aujourd'hui, c'est un féminicide. Et cette femme qui est morte, ce serait bien qu'on l'appelle par un autre nom que celui de son assassin. » Tout au long de son ouvrage, elle nomme la victime par son nom de jeune fille, Delphine Aussaguel.
Une reconstruction littéraire assumée
Le récit consigne jour après jour, à partir du 22 septembre 2025, les débats et les audiences. Anne Plantagenet le précise d'emblée : il ne s'agit pas d'une retranscription exacte, mais d'une reconstruction littéraire, conçue comme un écho du procès ou une forme de traduction. Cette activité de traduction, loin d'être accessoire pour l'autrice, à qui l'on doit une cinquantaine de traductions de romans espagnols, nourrit sa méthode : « Quand je traduis un auteur étranger, j'essaie de restituer dans ma langue natale une voix étrangère. Et je fais pareil avec moi-même. »
Durant les quatre semaines d'audience, Anne Plantagenet a noirci cinq cahiers de notes. « Tout m'intéressait. Je notais ce qui se disait à l'audience, mais aussi ce que je ressentais, ce qui se passait autour de moi. (…) Au moment où j'écris le livre, je ne suis plus dans la salle d'audience, j'ai de la distance. Le procès est passé, le verdict est tombé. J'ai entendu soixante-cinq témoins. J'ai assisté à toutes les plaidoiries, à toutes les expertises. Et je raconte avec ce recul-là. »
La mécanique des procès et les failles de la société
Au-delà du cas particulier, l'ouvrage interroge la mécanique judiciaire, le rôle des mots et des silences dans l'enceinte d'un tribunal. Il dresse également un portrait sans concession de notre société et de ses failles face aux violences faites aux femmes. Une réflexion qui rejoint les préoccupations citoyennes sur la transparence et la justice, chères à notre modèle helvétique de gouvernance partagée.
Anne Plantagenet, En l'absence de corps, éditions Julliard, août 2026.
Propos recueillis par Nicolas Julliard, adaptation web : Melissa Härtel