Entre 1% et 3% de la population est concernée par le trouble bipolaire, une pathologie psychiatrique complexe qui plonge les malades dans une alternance de phases maniaques et de dépressions profondes. La série documentaire « Je vais bien - Vivre avec la bipolarité », réalisée par Evgeniia Kashapova, lève le voile sur cette maladie invisible et sur le combat quotidien de ceux qui cherchent à trouver un équilibre.
Pour la réalisatrice d'origine russe installée à Paris, le trouble bipolaire a longtemps été un fardeau. Diagnostiquée bipolaire de type 2 en Russie, elle se voit contredite à son arrivée en France. Face à ce doute tenace sur sa propre santé mentale, elle décide de filmer d'autres patients, certains avec un diagnostic confirmé, pour comparer leurs expériences et tenter d'y voir plus clair sur sa propre pathologie.
Une errance médicale aux conséquences lourdes
Le diagnostic du trouble bipolaire reste particulièrement difficile à poser. Les symptômes sont régulièrement confondus avec d'autres troubles de la personnalité. La médecine distingue deux formes principales : le type 1, caractérisé par des épisodes maniaques intenses, et le type 2, qui alterne dépressions majeures et phases d'exaltation modérées. Il existe également un état mixte, particulièrement critique, qui associe les symptômes des deux phases et démultiplie le risque suicidaire.
Cynthia, l'une des témoins de la série, a été diagnostiquée à tort comme borderline à 16 ans après une première tentative de suicide. Il lui a fallu plusieurs années pour obtenir le bon diagnostic. Elle a également dû composer avec une modification brutale de son corps, ses régulateurs d'humeur lui ayant fait prendre 30 kilos en quatre mois, passant de 45 à 75 kilos pour 1,55 mètre, un bouleversement difficile pour cette ancienne modèle photo.
La biologie, nouvel espoir pour le diagnostic
Pour sortir de l'impasse diagnostique, la réalisatrice s'est fait suivre par la professeure Chantal Henry, psychiatre spécialiste des troubles de l'humeur. Si l'imagerie par résonance magnétique ne montre aucune trace physique de la maladie, la biologie offre désormais de nouvelles perspectives. Le test « EDIT-B », un examen biologique analysant l'édition de molécules d'ARN dans le sang, apporte des arguments scientifiques précieux pour distinguer la dépression classique de la bipolarité. Les résultats de Jenia se sont révélés compatibles avec un trouble bipolaire, apportant un argument biologique supplémentaire sans constituer pour autant une confirmation définitive.
Comment retrouver l'équilibre et le protéger ?
Le rétablissement passe avant tout par l'instauration d'un équilibre quotidien et de routines très strictes. Eric, diagnostiqué en 2012 après avoir survécu à un coma de dix jours consécutifs à une tentative de suicide, s'impose un cadre de vie millimétré : travail à mi-temps trois jours par semaine, quatre à cinq heures de lecture par jour et repas de fête planifiés une année à l'avance.
Pour d'autres, les stratégies de stabilisation concernent des choix familiaux majeurs. Camille, dont le père souffrait de bipolarité sévère, a refusé d'interrompre ses traitements psychiatriques incompatibles avec une grossesse. Elle et sa compagne Marie ont décidé d'un commun accord que cette dernière porterait leur fille Joséphine, afin que l'enfant n'hérite pas de ses gènes. Si la prédisposition génétique est un facteur de risque avéré, les spécialistes rappellent que la bipolarité reste une maladie multifactorielle, dont le déclenchement dépend également de l'environnement ou d'éventuels chocs traumatiques.
La réadaptation sociale s'appuie de plus en plus sur des structures d'entraide comme La Maison Perchée à Paris, un lieu d'accueil non médicalisé fondé sur la pair-aidance, où Samuel a pu progressivement reconstruire ses liens sociaux après un voyage de sept mois en Asie du Sud-Est.
Création artistique et bipolarité : un mythe à nuancer
Si la culture populaire associe volontiers la bipolarité au génie créatif en citant Virginia Woolf ou Vincent van Gogh, les spécialistes de la santé mentale nuancent fortement ce mythe. La maladie peut parfois générer un afflux d'idées, mais sa désorganisation entrave la plupart du temps la réalisation concrète des projets. Comme le souligne un psychiatre dans la série documentaire, quand bien même ce trouble favoriserait réellement la créativité, l'extrême souffrance qu'il entraîne constitue un prix à payer bien trop lourd. C'est souvent la régulation de l'humeur par les traitements qui redonne aux patients la persévérance nécessaire pour mener à bien leurs œuvres.
Le dessin et la peinture constituent toutefois d'excellents outils thérapeutiques pour extérioriser la souffrance. Ulysse, confronté à de multiples hospitalisations et à de graves addictions, s'est tourné vers la peinture et la musique. « Le dessin, c'est pour remplir l'espace. [...] Ça m'empêche de me droguer [...], c'est comme si je méditais », explique-t-il. Sa mère Sybille a d'ailleurs écrit une pièce de théâtre semi-autobiographique sur le quotidien de leur famille, pour laquelle Ulysse a réalisé les décors et la bande-son.
Apprendre à dire « Je vais bien »
À l'issue de cette démarche introspective, le documentaire offre une note d'espoir en dévoilant l'équilibre, fragile mais réel, trouvé par chacun. Samuel a repris le contrôle et retrouvé une vie sociale épanouie. Cynthia a quitté le salariat pour lancer sa propre activité de création de contenus, portée par un traitement enfin adapté. Ulysse, après une ultime démarche volontaire de désintoxication, savoure un apaisement inédit. Quant à Eric, il maintient fermement son cap grâce à son quotidien structuré.
« J'ai appris à parler de ma bipolarité comme j'ai appris à parler le français. C'est le début du chemin, mais je vais bien »
Jenia, quant à elle, a enfin pu accepter son diagnostic, apprenant à nommer ses émotions jusqu'à exorciser sa maladie sur une scène de stand-up. Une preuve qu'au-delà de la maladie, il reste toujours possible de se reconstruire.
« Je vais bien - Vivre avec la bipolarité », série documentaire en 4 épisodes d'Evgeniia Kashapova, disponible sur Play RTS.
