Yémen : les Houthis, marionnette ou acteur autonome face à l'Iran ?
L'offensive éclair des Houthis dans le sud-ouest du Yémen a bouleversé les équilibres régionaux. La milice rebelle contrôle désormais l'ensemble de la côte yéménite bordant la mer Rouge, consolidant son emprise sur le détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique pour le commerce mondial. Les combats s'intensifient contre les forces alliées au gouvernement internationalement reconnu, soutenues par l'Arabie saoudite, désormais engagée sur son propre territoire.
Pour éclairer ces enjeux, Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS (CERI / Sciences Po Paris) et spécialiste du Yémen, analyse dans Géopolitis les objectifs des Houthis, leurs ressources financières et leur degré d'autonomie face à Téhéran. Entretien.
Le contrôle de Bab el-Mandeb peut-il déclencher un conflit régional majeur ?
Selon Laurent Bonnefoy, les Houthis inscrivent leur engagement militaire dans un cadre strictement régional.
« Ils n'affirment pas agir au nom de la défense de l'Iran, ils n'affirment plus agir pour lutter contre les Etats-Unis, l'Europe ou Israël. Ils le font uniquement dans un cadre régional contre l'Arabie saoudite », précise-t-il. Les effets, eux, sont mondiaux, via l'économie et la démonstration de la capacité de nuisance des mouvements connectés à l'Iran.
Comment les Houthis ont-ils survécu à une décennie de bombardements ?
Malgré près de dix ans de frappes américaines, israéliennes, britanniques, saoudiennes et émiraties, les Houthis sortent renforcés. Pour le chercheur, la puissance aérienne ne suffit plus dans le monde actuel :
« Les petits gagnent contre les plus forts ». S'ajoute l'expérience du terrain acquise depuis vingt ans, d'abord contre le pouvoir central yéménite, puis contre la coalition saoudienne, forgeant un engagement idéologique solide.
Quelles sont les sources de financement des Houthis ?
Le financement repose sur un Etat de facto autoritaire qui ponctionne une large part de l'économie. S'y ajoutent des revenus issus de la corruption, notamment dans le secteur pétrolier, et le contrôle des entrées et sorties de l'aide humanitaire.
« Les organisations internationales se voient dans l'obligation d'accepter leurs conditions si elles ne veulent pas laisser les Yéménites seuls dans cette crise humanitaire massive depuis 2015 », souligne Laurent Bonnefoy.
Les Houthis sont-ils vraiment indépendants de Téhéran ?
La question de l'autonomie des Houthis face à l'Iran se pose depuis plus de vingt ans. Si l'accusation de « marionnette » a justifié l'intervention saoudienne de 2015, le soutien iranien, qu'il soit financier, technique ou matériel, n'implique pas un alignement parfait.
« On l'a vu lors de la dernière séquence : on pensait que les Houthis allaient intervenir beaucoup plus rapidement après l'attaque américano-israélienne sur l'Iran. En fait, ils ont pris leur temps et ont utilisé cette période pour recadrer leur intervention dans le contexte de la lutte contre l'Arabie saoudite ».
Le rapprochement Iran-Arabie saoudite de 2023 a-t-il changé la donne ?
L'accord diplomatique de 2023 a eu une incidence directe sur le front yéménite. De 2015 à 2022, Riyad s'est engagée militairement, avant de manifester une volonté de retrait.
« C'est dans ce cadre-là que le rapprochement avec l'Iran a pu se faire », analyse le chercheur. La question reste de savoir si la pression houthie poussera les Saoudiens à réagir pleinement. Or, Riyad compte probablement sur ses alliés, notamment les Etats-Unis. Mais Donald Trump a répété son refus de s'engager, les Houthis évitant d'attaquer les navires américains. C'est donc la France qui a récemment décidé de soutenir les Saoudiens.
Propos recueillis par Mélanie Ohayon. Laurent Bonnefoy est l'auteur de « Le Yémen : De l'Arabie heureuse à la guerre » (Fayard, 2017).