Israël face au défi ultra-orthodoxe : un modèle en question
À trois semaines des élections législatives du 27 octobre, Israël aborde un scrutin décisif, le premier depuis les attaques du 7 octobre 2023. L'enquête menée sur place révèle un paysage politique où la question palestinienne a disparu des débats, tandis qu'une fracture interne s'est creusée autour du rôle des ultra-orthodoxes. Cette communauté, qui représente aujourd'hui 14% de la population, concentre les tensions entre tradition et modernité, droits et devoirs.
Une exemption militaire de plus en plus contestée
Le service militaire constitue le point de crispation principal. Plus de 70'000 jeunes ultra-orthodoxes, âgés de 18 à 24 ans, sont considérés aptes au service mais en sont exemptés. Cette situation, longtemps tolérée, est devenue intenable après trois ans de guerre qui mobilisent l'ensemble de la société.
Eliad Shraga, président du Mouvement pour un gouvernement de qualité, exprime une colère partagée : « Ce n'est pas normal qu'une partie de la société n'ait que des droits sans aucun devoir. Ils ne paient pas d'impôts, ils ne travaillent pas, ils étudient toute la journée, ils n'étudient pas des matières laïques, ils ne font pas leur service militaire et pourtant ils bénéficient de tous les avantages. »
Le Mouvement a obtenu une victoire juridique significative devant la Cour suprême. Désormais, les ultra-orthodoxes peuvent être mobilisés et arrêtés en cas de désertion, une décision qui a provoqué des manifestations massives à Jérusalem.
Une influence croissante dans l'espace public
Au-delà de la question militaire, l'influence des ultra-orthodoxes s'étend à la vie quotidienne. L'arrêt des transports publics pendant le Shabbat, du vendredi soir au samedi soir, constitue un exemple emblématique de cette emprise. Mais d'autres initiatives inquiètent davantage les défenseurs des libertés individuelles.
À Bnei Brak, une tentative de séparation des trottoirs selon le sexe a failli aboutir. À Jérusalem, un café laïque a dû renoncer à ouvrir le samedi après des semaines de pressions communautaires. Ces événements illustrent une dérive potentielle vers une société régie par des lois religieuses.
Nadav Gat, de l'association Pink Front, met en garde : « C'est une pente glissante et avant même de s'en rendre compte, on va se retrouver à vivre dans un État entièrement régi par des lois religieuses. » Il souligne néanmoins la résistance qui s'organise : « Cet état d'esprit constitue un bon contrepoids à cette coercition religieuse envahissante. C'est comme tracer une ligne et dire, non, nous n'allons plus tolérer cela. »
Un enjeu démographique et social majeur
La question dépasse le cadre militaire. Avec une moyenne de sept enfants par famille, les ultra-orthodoxes représenteront 25% de la population dans vingt ans. Cette évolution démographique interroge la soutenabilité du modèle social israélien, fondé sur la contribution de tous à l'effort commun.
Le scrutin du 27 octobre déterminera si Israël choisit de maintenir ce système d'exemptions ou s'il engage une réforme en profondeur. Les électeurs devront arbitrer entre la préservation des équilibres communautaires et l'exigence d'égalité devant les charges publiques, un débat qui résonne particulièrement dans une démocratie confrontée à des menaces extérieures persistantes.
Quel avenir pour la cohésion nationale ?
La question centrale demeure : comment concilier le respect des particularismes religieux avec les nécessités de la défense nationale et de la cohésion sociale ? Les partis ultra-orthodoxes, membres de la coalition gouvernementale, défendent leur modèle communautaire comme un pilier de l'identité juive. Leurs opposants y voient une entorse aux principes républicains les plus élémentaires.
Ce scrutin s'annonce comme un test grandeur nature pour la démocratie israélienne. Entre pressions religieuses, exigences sécuritaires et aspirations libérales, le pays cherche un équilibre qui déterminera son visage pour les décennies à venir.
Photo : rts.ch
